Première traduction
C’est avec un grand plaisir que je peux partager avec vous la traduction de mon livre, profondément enraciné dans cette région.
J’attends avec impatience vos impressions, vos commentaires, voire même vos ajouts.
Voici mon introduction, « La Minoune ».
La suite viendra, chapitre par chapitre, aussi longtemps que vous en aurez l’intérêt et la patience !
Bonne lecture
Hilary
La Minoune
L’été 2014, le Château des Albenquats a brûlé. Depuis mon jardin, je pouvais voir la colonne de fumée noire s’élever dans le ciel. J’ai d’abord cru à un grand feu de joie, bien qu’ils soient interdits pendant les mois secs de l’été. Mais lors de ma promenade du soir, un kilomètre plus loin sur une route tranquille de la vallée du Lissourgues, j’ai compris qu’il s’agissait du château : l’odeur de fumée, et les flocons de cendres tombant doucement.
Il était vide depuis que j’habitais dans la vallée, soit depuis huit ans, et n’était visité que de temps en temps par quelqu’un qui entretenait l’herbe.C’était un beau bâtiment, petit pour un château, mais d’une symétrie et d’une élégance rares. Une large terrasse courait le long de toute une façade, comme faite pour les fêtes — le froissement des robes, le tintement des verres, les rires et les conversations animées. J’avais entendu des rumeurs : la propriété appartenait à une famille parisienne, ou peut-être bordelaise. Mais au fil des années passées ici, j’avais fini par comprendre que les propriétaires étaient étroitement liés à la famille de qui nous avions acheté notre maison, le Moulin de Latour. Et en réalité, j’en savais pas mal de choses sur eux.
Quand nous avions acquis le Moulin, il était délabré, à peine habitable. Le toit avait besoin de réparations, les caves et les greniers débordaient de débris. Il y avait des centaines de bouteilles de vin en verre soufflées à la main, couvertes de la poussière des décennies. Des outils agricoles anciens, pioches, scies et houes, étaient entassés dans les coins. Dans le grenier au-dessus de l’unique pièce à vivre s’accumulaient les traces d’une vie entière. Douze paires de chaussures. Des tas de vêtements de femme, robes, chemises de nuit, salopettes. Des matelas, des oreillers, des journaux, des cahiers d’écolier. Et, cachées dans tous ces espaces, des lettres, certaines en liasses, poussiéreuses, déchirées, mais peut-être conservées précieusement. Environ 120 lettres, la plus ancienne datée de 1912, la plus récente de 1960 – un demi-siècle couvrant deux guerres mondiales.
La plupart étaient manuscrites, d’autres étaient des lettres professionnelles, des déclarations d’assurance ou des avis d’imposition. J’ai réalisé que j’avais entre les mains une sorte de récit de cinquante ans ; un récit à sens unique, certes, car ces lettres sont surtout celles reçues par la famille Ouillères, seulement quelques-unes écrites par eux. Elles sont principalement adressées à deux générations de la famille Ouillères, Faustin puis Léopold, et proviennent surtout des membres de la famille de Folmont.
Certaines lettres sont de nature contractuelle, professionnelle ; d’autres, plus personnelles. Elles semblent refléter de brefs instants où quelque chose d’important, d’intéressant ou de bouleversant se produisait, mais à l’échelle du quotidien. Pourtant, qui étaient les Ouillères ? Les de Folmont ? Quel lien avaient-ils avec Latour ? Les lettres étaient surtout adressées à un endroit nommé Laromiguière.
Et en les lisant, j’ai compris qu’elles m’offraient une fenêtre sur un monde dont j’ignorais presque tout.
J’aimais la France depuis mon adolescence. Je suis venu avec mes parents en Bretagne au début des années 1960, et j’ai été fascinée par tant de choses : l’odeur du fioul lourd pour le chauffage, les assiettes de langoustines accompagnées de mayonnaise, le vin servi automatiquement à dîner, les petits pains avec du chocolat caché à l’intérieur. Nous y sommes retournés plusieurs fois, dans la vallée de la Loire, à Paris, et encore en Bretagne. Il m’a donc semblé tout naturel, lorsque je me suis retrouvée avec une année sabbatique inattendue entre le lycée et l’université, de venir passer quelques mois en France.
J’ai d’abord travaillé comme jeune fille au pair dans le 17ᵉ arrondissement de Paris. J’y ai découvert le plaisir de parcourir les Champs-Élysées d’un bout à l’autre, de l’Étoile à la place de la Concorde, puis vers Notre-Dame, avant de traverser le Petit Pont pour rejoindre les rues plus animées, plus audacieuses, comme la rue Saint-Jacques et la rue de la Huchette, avec leurs boîtes de nuit et leurs cafés, où des jeunes Noirs vendaient du couscous. J’ai appris qu’on pouvait passer une soirée entière dans un café avec juste un petit café noir, et que les garçons français étaient incomparablement plus beaux que leurs homologues anglais.
Plus tard, j’ai trouvé un emploi en vendant des abonnements à des magazines de porte en porte. J’ai découvert les riches banlieues de Neuilly et les grands appartements de l’avenue Foch, où je tentais de convaincre leurs occupants d’acheter un abonnement à un magazine américain. Sans grand succès. Je vivais dans un petit hôtel minable, partageant une chambre avec deux autres Anglaises près du Panthéon, et je profitais de l’atmosphère enivrante du Paris des années 1960 : les Anglais étaient cool, la minijupe faisait fureur. Par la suite, j’ai passé des mois en vacances ou à travailler dans différentes régions de France : le Midi, la vallée de la Loire, le Languedoc. Mon français était plutôt bon, je pouvais discuter avec les gens, j’avais des amis français, et je croyais connaître la France.
Mais ces lettres m’ont appris le contraire. Je suis – et je reste – en plein voyage de découverte. Découvrir un nouvel endroit est toujours enrichissant. Quand je suis arrivée dans le Lot, j’ai commencé à comprendre les anciens liens entre l’Angleterre et l’Aquitaine, la guerre de Cent Ans, les guerres de Religion. Mais les lettres m’ont entraînée sur un terrain dont je n’avais qu’une idée très vague. Ma génération, née juste après la Seconde Guerre mondiale, n’avait que peu de souvenirs directs de cette époque. On a grandi avec des récits du courage héroïque de la Grande-Bretagne seule : Dunkerque était présentée comme un triomphe à peine moins glorieux que le débarquement en Normandie. J’avais grandi en connaissant le nazisme et l’Holocauste, mais j’avais très peu conscience de la souffrance endurée pendant les années de guerre en Europe, et en particulier en France, de son occupation par l’Allemagne, des ambiguïtés de la collaboration et de la résistance.
Je lisais Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Jean Cocteau… Mais à l’époque, ma compréhension était d’une manière superficielle, submergée par le brillant intellectuel et le glamour des cafés et des bars de Saint-Michel et de Montparnasse.
Mon ignorance de la guerre m’a choquée.
Ayant grandi dans les années insouciantes de paix et d’iconoclasme, je ne m’intéressais à rien de tout cela. Je détestais les récits de guerre, ces histoires simplistes de bravoure facile. J’ai limité mes lectures sur le sujet à des œuvres antimilitaristes comme Catch-22, et concentré mes pensées sur le Vietnam. Je n’avais aucune idée que l’Allemagne avait envahi et conquis la Belgique, les Pays-Bas et la France en un temps record — la France tombée en six semaines. Je ne savais rien des fuites du nord vers le sud, de l’exode, comprenais à peine la différence entre la France de Vichy et la France occupée, et ignorais presque que, après deux ans, les Allemands occupaient tout le pays.
Mais depuis que j’ai trouvé les lettres, je me suis plongée dans l’histoire de la France au cours de la première moitié du XXe siècle. J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur la vie rurale en France entre les deux guerres, puis sur les années de la Seconde Guerre mondiale — l’Occupation et les années sombres de la France. Les lettres ont ouvert une fenêtre sur le passé, mais ce passé est un lieu ombragé, secret, rempli d’évasions et d’oubli.
Les recherches n’ont pas toujours été faciles : il subsiste des fractures profondes et des tensions dans la société rurale française, que j’ai tenté de comprendre.
Le récit des lettres offre un témoignage plus personnel de ce demi-siècle tourmenté, mais il n’en éclaire pas toujours le sens.
Ce livre raconte plusieurs histoires : celle de mon voyage dans l’univers de ces 120 lettres, tombées par hasard entre mes mains ; celle de ces vingt ou trente personnes ; et celle de la France. Il raconte aussi l’histoire de mes recherches : ce que j’ai pu découvrir, et la part de cette histoire qui reste cachée. Certaines limites de mon travail et de ma compréhension tiennent au fait que, bien que mon français soit assez bon, il n’est pas parfaitement courant. Je ne saisis pas toujours les nuances, ni ne peux les exprimer avec toute la subtilité nécessaire. Mais ce n’est là qu’une partie du problème..J’ai travaillé dans des pays francophones et, comme plus d’un auteur l’a souligné, je sais que les Français ont tendance à considérer les étrangers écrivant sur leur histoire comme des voyeurs qui épient par le trou de la serrure des salles de bain d’autrui.* Cependant, c’est aussi en raison de la période couverte par ces lettres. Pour les vingt premières années — de la victoire de la Grande Guerre jusqu’aux années 1930 —, l’histoire de la France est relativement claire. Mais à partir de la défaite de 1940 et durant les quatre années d’occupation nazie, le récit devient bien plus opaque que je ne l’imaginais lorsque je me suis lancée, avec une naïve insouciance, dans ces recherches. Je n’avais pas mesuré à quel point il avait été difficile pour la France elle-même d’examiner cette période.
Un écrivain américain, qui avait commencé à étudier la période de Vichy dès 1960, s’attendait à ce que les Français soient aussi fascinés par l’analyse de leur passé divisé que lui-même l’était par la guerre civile, profondément clivante, un siècle plus tôt. Il n’en fut rien (même si le passé vichyste est bien plus récent que la guerre civile). Ainsi, j’aborde ces années avec un sentiment d’humilité et j’essaie de ne pas juger — même si ce n’est pas toujours facile.
Mes protagonistes — les auteurs et destinataires des lettres — ne font qu’effleurer leur vie. Dans une certaine mesure, j’essaie donc d’interpréter et de commenter. Mais au cours de mes recherches, on m’a dit non seulement que je ne pouvais pas comprendre cette histoire, mais aussi que je n’avais aucun droit de tenter de le faire, et encore moins celui d’en parler. D’autres, en revanche, m’ont encouragée.
Mais il y a bien des années, alors que je travaillais comme chercheuse dans un cabinet de conseil, je me plaignais de la difficulté à trouver telle ou telle donnée. Mon patron de l’époque m’avait donné un conseil devenu depuis une sorte de mantra : « Une découverte négative est toujours une découverte » Et c’est la même chose lorsque le monde semble si fermé, si impénétrable. Malgré quelques découragements, j’ai tenté d’explorer l’impact de ces années — ce que certains appellent la « seconde guerre de trente ans », de 1914 à 1944 — sur les communautés du Sud-Ouest, dans le Lot, et plus précisément dans ce coin reculé d’un département vaste et peu peuplé.
En occitan, l’ancienne langue du sud-ouest de la France, il existe un mot, « minoune », qui désigne un cadeau, un trésor inattendu. Ces lettres en étaient assurément un tel cadeau, qui exige une réponse. Ma réponse a été de m’en servir pour raconter une histoire, pour comprendre les vies d’une certaine époque, et d’écrire avec respect pour les habitants du Lot et de ma vallée. Cela m’a menée sur un terrain délicat, c’est certain. Mais je me dis que si ces lettres avaient dû rester cachées à jamais, elles n’auraient pas été conservées. Cela ne signifie pas qu’elles renferment des secrets inavouables — du moins, rien d’explicite —, mais dans une période aussi ambiguë, je serais surprise qu’aucune vérité n’y ait été voilée.
Les lettres forment l’épine dorsale de ce livre. Chaque fois que possible, j’ai raconté l’histoire de ces années et de ces gens — ainsi que celle de leurs amis et voisins — en utilisant leurs propres mots. J’oscille entre les détails infinis de la vie rurale — la passion pour la chasse au petit gibier (perdrix, caille), les difficultés pour amener une vieille tante à une première communion dans l’église du village — et le tourbillon des grands événements qui ont déchiré la France durant la première moitié du XXe siècle.
La première lettre date de 1912 — une note formelle concernant une assurance contre les dégâts des récoltes — mais il y a aussi une carte postale écrite depuis l’hôpital de Verdun, qui m’entraîne dans la Première Guerre mondiale : comment les gens l’ont vécue, et combien de villages et de familles ont été privés de leurs jeunes hommes. Dans les années 1920 et au début des années 1930, les lettres évoquent la vie rurale, les destins changeants des paysans et des aristocrates, la Grande Dépression, et la prise de conscience progressive du réarmement allemand et de la menace de guerre. Puis, pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille de Folmont vivait à Bordeaux, occupée par les Allemands à partir de 1940. Les de Folmont, riches, pouvaient se déplacer relativement librement et se rendre dans leur domaine campagnard, où la nourriture abondante. La famille Ouillères, elle, est attachée à la terre, mais Irénée, l’aîné, est entraîné dans les chantiers de jeunesse quasi militaires instaurés par le régime de Vichy, avant de rejoindre les forces de la Résistance dans le Lot pour combattre dans l’une des dernières batailles en France, à la Pointe de Grave, au nord de Bordeaux, afin de détruire les derniers bastions allemands. Les lettres offrent un éclairage sur les situations contrastées de ces deux familles, mais Bordeaux finit par devenir un lien entre elles.
Quand je suis arrivé dans le Lot, je pensais que cette région avait été un foyer de la Résistance. Mais en menant mes recherches pour ce livre, j’ai commencé à comprendre les profondes divisions qui traversaient la France pendant les années noires, celles de l’Occupation. Dans le département, j’ai découvert qu’il y avait effectivement une Résistance forte, comme je l’imaginais — maquisards, codes secrets, sabotages, parachutages d’armes et messages radio clandestins — mais aussi un soutien marqué au gouvernement de Vichy et aux forces d’occupation. La collaboration allait de la fermeture des yeux à une participation active dans la Milice, cette milice française qui a soutenu le régime nazi dans les dernières phases de l’Occupation. J’ai également réalisé que cette histoire n’est pas facile à déterrer, non seulement pour moi en tant qu’étranger, mais aussi au sein de la société française contemporaine. Une historienne locale, Cécile Vaissie, a exhumé l’histoire de Cahors pendant l’Occupation, révélant un tableau de résistance, de collaboration et, finalement, de vengeance (l’épuration). Mais quand elle a proposé d’écrire cette histoire en 2016, des amis lui ont dit : « Il ne s’est pas passé grand-chose à Cahors, pendant la guerre. » Quand elle a commencé ses entretiens, elle s’est heurtée à des remarques comme : « Pourquoi remuer tout ça ? Je vous en prie, ne posez pas ces questions… »
Parallèlement à ces recherches historiques, ma propre vie en France s’est déroulée. Quand nous avons découvert le Moulin de Latour, il avait grand besoin d’attention et de soins. Au fil des quinze dernières années, le projet de restauration et les défis du jardinage dans ce climat du sud-ouest — avec ses extrêmes de chaleur, de froid, d’humidité et de sécheresse — se sont en quelque sorte entrelacés avec mes recherches. Ces dernières n’ont pas été faciles, mais construire un jardin ne l’a pas été davantage. Peut-être est-ce une métaphore de la découverte, comme je le ressens aujourd’hui. Il faut au moins trois ans pour savoir si quelque chose va pousser et s’enraciner. Il en a été de même pour le livre, mais les deux m’ont appris une forme de patience. Et mes recherches ont aussi été un voyage, souvent complexe, à travers des lieux obscurs et des révélations lumineuses. Voici donc les histoires des personnes qui ont écrit ces lettres, l’histoire de la France, et celle de notre temps en France — en suivant le fil des lettres.
* Alistair Home « to lose a Battle »


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