quatrième traduction
Part One : Life on the Land
3 – La Grande Guerre
« Nous serons de retour pour les vendanges ou, au plus tard, pour boire le vin nouveau »
soldat à Albas 3 août 1914
« Verdun – j’y étais »
Il existe une photographie prise dans le village voisin d’Albas au début d’août 1914 : on y voit la place devant l’église noire de monde, des gens qui rient, qui lèvent leur chapeau, des femmes et des enfants qui sourient et font signe, et une centaine de jeunes hommes en uniforme, avec leurs chevaux, qui partent à la guerre. L’image fut la même dans tous les villages : Bélaye, Anglars, Castelfranc, Prayssac. Héroïques, optimistes, excités, convaincus que la guerre serait terminée à Noël, ou plus tôt encore, pour les vendanges. Personne n’imaginait que la guerre durerait ; une bataille rapide pour remettre les Allemands à leur place, et tout le monde rentrerait bientôt. Mais ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées.
Chaque commune de France a son monument aux morts, portant les noms des jeunes hommes de chaque village tombés pendant la Grande Guerre — la Grande Guerre, le nom identique en anglais et en français. Chaque année, le 11 novembre, jour de l’Armistice, les habitants de chaque commune se rassemblent devant leur monument dans la lumière grise et froide de novembre, pour une cérémonie aussi simple que bouleversante. Le maire lit chaque nom et l’assemblée répond, après chaque nom : « mort pour la France ». Les tombés.
À Bélaye, le monument de pierre domine la vallée du Lot et porte les noms des seize jeunes hommes de la commune morts au combat. Gaston Bru — mort pour la France. Frédéric Jouffreau — mort pour la France. Léopold Capmas — mort pour la France. Cinq des hommes inscrits viennent du hameau de Latour, et l’on trouve cinq plaques commémoratives peintes à la main sur le mur de l’église : Élie Besse, disparu, présumé mort sur la Somme ; Jean Delrieu, tué par l’ennemi sur la Marne ; Oscar Péchaud — le fils de Pierre Péchaud — mort d’une pneumonie après avoir été blessé, à l’âge de vingt-quatre ans ; Firmin Jouffreau, disparu, présumé mort à Verdun ; et Louis Verdie, mort de ses blessures sur le front grec, à Gallipoli. Un à un, on se souvient d’eux. Et ensuite, chaque année, il y a un verre de l’amitié, un verre de vin dans la salle des fêtes, où les villageois, pour la plupart âgés, se retrouvent pour se souvenir et bavarder.
Une illustration prendra place ici : Des plaques commémoratives à l’église de Latour — cinq hommes perdus pour la paroisse pendant la Grande Guerre
À Bélaye, en 1914, on comptait environ cinquante-six hommes en âge de combattre, entre vingt et quarante ans. Parmi les seize morts du conflit, la plupart étaient jeunes, dans la vingtaine, même si un ou deux étaient plus âgés : Camille Reynaly, mort à l’hôpital à Paris des suites de blessures reçues au combat, avait quarante-trois ans. Deux étaient très jeunes : Abel Foissac avait seize ans et son frère Germain vingt. Plusieurs familles perdirent plus d’un fils : les Verdie, les Besse. Dans le village voisin d’Anglars, l’histoire fut la même. Une population de moins de quarante hommes en âge de combattre, et onze tombèrent pendant la guerre. La plupart étaient de simples soldats, des poilus — « les poilus », comme ils se désignaient eux-mêmes, avec une ironie mûrie au feu des tranchées. Ils moururent au combat ; ils moururent de maladie — pneumonie, tuberculose — contractées dans les conditions terribles de Verdun et de la Somme. Les villages perdirent entre un tiers et la moitié de leurs jeunes hommes, ceux qui cultivaient les champs et soignaient les vignes, laissant des populations diminuées et des familles amputées.
Mais certains survécurent, et parmi eux le père de Roger, Edmond Besse, qui combattit lors de la deuxième bataille de la Somme en 1918. Marc Esquieu, de Laromiguière, survécut et revint. Léopold Paul Ouillères fut lui aussi un survivant. Il ne fut appelé au combat qu’en 1916. À cause de son arthrite, il n’avait probablement pas été mobilisé dans les premiers jours de la guerre, mais les pertes immenses au front amenèrent les autorités à convoquer ceux qui n’étaient pas pleinement aptes. Il combattit au 14e régiment d’infanterie (14e RI) dans la bataille de Verdun, où il fut blessé lors d’une attaque au gaz au début d’avril 1916.
Verdun occupe une place particulière d’horreur et d’héroïsme dans la mémoire française. Ce fut la plus grande, la plus longue et la plus sanglante bataille entre Français et Allemands. Elle dura de février 1916 jusqu’à la fin de l’année ; les combats furent implacables, le bombardement sans fin.
Verdun elle-même était une ville sans éclat particulier, mais elle se trouvait sur la Meuse, dominant le seul passage vraiment commode d’est en ouest, passage que les Allemands chercheraient forcément à contrôler. Ils avaient déjà annexé la terre longtemps disputée d’Alsace-Lorraine, et la frontière allemande n’était qu’à soixante kilomètres à l’est de Verdun, du côté de Metz. Les Allemands s’étaient déplacés rapidement pour atteindre la Meuse au nord de Verdun, mais la rivière constituait une ligne de défense naturelle pour les Français, qui renforcèrent le rempart de la Meuse et des collines environnantes, les Hauts de Meuse, défendant les terres à l’est de la rivière. Verdun formait un saillant, une avancée dans le territoire tenu par les Allemands au nord et au sud ; les ravitaillements devaient atteindre ce morceau de terre, encerclé de toutes parts par la Meuse puis par les Allemands. La ligne de ravitaillement était longue et étroite : une simple route de campagne, ondulant vers l’ouest depuis Verdun jusqu’à une petite ville appelée Bar-le-Duc, à soixante kilomètres. On l’élargit et on la renforça, mais elle ne fit jamais plus de deux voies, et tout le trafic allant et venant du front devait l’emprunter — que ce soient les fantassins frais venus relever ceux qui combattaient, marchant d’un pas enjoué ou filant en camions, ou les hommes qui redescendaient du front.
La route acquit un statut légendaire, et devint la Voie Sacrée, « la voie sacrée », faisant écho à la Passion du Christ dans ce pays fortement catholique. C’était une route héroïque — et pourtant une route d’agonie.
Les visages et les corps de ceux qui redescendaient bouleversaient les nouvelles recrues. Certaines descriptions de ce que les hommes virent en montant vers le front sont terribles. On a décrit les hommes qui revenaient comme des paquets de boue, l’argile brune de Verdun recouvrant leurs capotes, leurs pantalons, leurs bandes molletières, leurs ceinturons et leurs courroies. Leurs visages parlaient d’assauts sans relâche, de la proximité constante de la mort. À l’approche de Verdun, les nouvelles troupes, qui avaient peut-être commencé en chantant — après tout, une machine de propagande puissante encourageait les jeunes conscrits à marcher, la tête haute — se taisaient. On aurait pu s’attendre à voir des hommes affaiblis, épuisés, mais avançant avec une lueur de fierté dans les yeux. Or ce qui saisissait les nouveaux arrivants, c’était un regard d’hommes qui avaient dépassé la conscience, et même l’espérance. Loin d’être embrasés d’orgueil et d’espoir, leurs yeux étaient vitreux, vides, fixés sur un lointain irréel — ou sur rien du tout —, indifférents à tout ce qui les entourait. Un officier écrivit :
‘Le simple regard de ces hommes faisait mourir sur les lèvres les questions qu’on aurait voulu poser ; ils ne semblaient plus appartenir au monde des vivants, ou n’y être pas encore revenus’.
Un autre, caporal, écrivit au sujet des hommes descendant la Voie Sacrée :
‘Ils passaient la tête basse, le visage fermé, écrasés sous leur équipement, portant sur l’épaule leurs fusils rouges et boueux. La couleur de leur visage différait à peine de celle de leurs capotes. La boue les avait recouverts entièrement, une couche séchant avant que la suivante ne vienne les éclabousser. Leurs vêtements et leur peau en étaient incrustés. Des colonnes serrées de véhicules rugissaient, dispersant ces survivants, pitoyables épaves du grand massacre. Mais eux ne disaient rien : ils avaient dépassé le gémissement. Ils n’avaient même plus l’énergie de se plaindre. Quand ils relevaient la tête, leur visage montrait une profondeur de chagrin qu’on n’avait jamais vue. Leurs traits poussiéreux semblaient figés et tendus par la souffrance, comme s’ils hurlaient quelque chose d’effroyable.’
Dans tous les récits, c’est le vide, cette blancheur d’absence dans leurs yeux qui hante — le regard d’hommes brisés.
Au front, le pilonnage était interminable, le bombardement constant. Les hommes racontèrent qu’ils marchaient sur des cadavres, sans avoir le temps de les n’enterrer ni même de les déplacer avant que de nouveaux obus n’arrivent ; puis d’autres cadavres. Aujourd’hui encore, les champs de bataille sont épais d’ossements et de squelettes, et certaines zones sont simplement barricadées, contaminées par les gaz toxiques qui ont marqué la terre — encore, un siècle plus tard. La désolation s’étendait à perte de vue, et pas seulement des villages pulvérisés, des vêtements et des os dispersés, mais une puanteur étouffante et continue de guerre et de mort.
Et puis il y avait l’odeur du gaz, qui arrivait dans des obus explosifs, suffocante, douloureuse ; nul ne pouvait respirer au travers. Les gaz furent introduits par tous les camps — différents gaz, différents systèmes de diffusion — et, en 1916, leur usage était généralisé. C’était l’arme de champ de bataille la plus terrifiante, plus encore que les balles et les obus, ou qu’une baïonnette que l’on voit venir, que l’on peut comprendre. Le gaz était nébuleux : il apportait la peur de l’inconnu, la peur des fantômes et des apparitions. Le chlore fut le plus utilisé, un miasme épais, verdâtre, qui, plus lourde que l’air, retombait au sol, dans les tranchées, dans les abris. Très peu mouraient réellement d’une intoxication gazeuse, mais les symptômes étaient aigus. Les yeux et le nez coulaient, on brûlait, on étouffait. Le visage devenait rouge, les oreilles et les ongles bleus ; certains cherchaient un soulagement en se redressant, la tête rejetée en arrière, ou en s’allongeant avec la tête par-dessus le bord du brancard. La peau se refroidissait, la température tombait au-dessous de la normale, et la respiration devenait superficielle, saccadée. Douleurs vives dans la poitrine, bouche sèche, haut-le-cœur et vomissements, maux de tête violents. Si un homme s’effondrait au sol de faiblesse, il inhalait probablement davantage de gaz, puisqu’il est lourd ; s’il mourait, sa peau pouvait conserver une teinte verdâtre malsaine, comme le gaz. La bronchite et la bronchopneumonie suivaient facilement. En général les symptômes passaient assez vite, et on pouvait se remettre complètement d’une intoxication, mais beaucoup d’hommes crurent que leurs troubles respiratoires ultérieurs venaient des « mauvais gaz ». Les effets initiaux s’estompaient en six à huit semaines, mais pouvaient durer plus longtemps si les hommes étaient renvoyés au front avant cela.
En 1916, Paul Ouillères lui-même fut pris dans une attaque au gaz et il fut hospitalisé près de Verdun. Après quelques semaines, le 21 avril 1916, il réussit à écrire à sa tante sur une carte postale de la cathédrale de Compiègne pour dire qu’il se trouvait dans un hôpital de campagne « Me voila a l’hôpital depuis environs 18 jours, Ma santé va un peu mieux maintenant. Je souhaite que ma présente vous trouve à l’habitude. »
Il y avait une citadelle souterraine à Verdun et peut-être Léopold y fut-il soigné. Il eut, en fait, peu de chance : ses symptômes ne passèrent pas, et il fut diagnostiqué plus tard emphysémateux — des lésions permanentes des poumons, associées aujourd’hui au tabagisme au long cours, mais qui pouvaient survenir à la suite de l’intoxication au gaz. Il eut toutefois plus de chance que son camarade Élie Besse, tué à la première bataille d’Arras, dans le Pas-de-Calais, en août 1915. Ou que les autres fils de Bélaye.
Les morts tombèrent dans des batailles différentes, sur la Somme, ou en tant que prisonniers en Allemagne, mais près de la moitié tombèrent à Verdun. Verdun prit une signification immense — les hommes demandaient : « Tu y étais ? » « J’ai fait Verdun. » Et il n’y avait plus rien à ajouter. Des hommes revenaient du front atteints de ce qu’on appelait la neurasthénie : une dépression profonde, le choc des obus, ce que nous nommons aujourd’hui stress post-traumatique.
La bataille dura dix mois ; 163 000 Français tués, 143 000 Allemands, et plus du double de blessés ; 30 000 morts par mois, 1 000 par jour, pendant les dix mois que dura la bataille. Ce ne furent pas nécessairement les pertes les plus élevées de la guerre, mais Verdun demeura la bataille la plus emblématique.
Pendant ce temps, la terre devait être soignée : le blé et le raisin devaient être cultivés, taillés, entretenus, désherbés et menés à la récolte. À Laromiguière pendant la guerre, Léopold Paul et Marc Esquieu étaient tous deux au front, laissant aux deux jeunes femmes, Albine et Melissa, la charge physique de l’exploitation. Faustin avait maintenant dépassé la soixantaine, sans doute encore vigoureux, et si Caroline n’avait qu’une cinquantaine d’années, Laromiguière aurait ressenti l’absence de la force de deux jeunes hommes dans la vingtaine. La structure des fermes à cette époque était très traditionnelle : il existe un vieux terme lotois — l’Ostal — encore utilisé pour désigner la ferme, dans ce qu’elle a de plus englobant, la nature et l’essence du lien entre le paysan et la terre, et la famille Ouillères aurait suivi ce modèle ancien. Ainsi, Faustin, le maître — le chef de famille — détenait l’autorité du foyer, faisant la loi, dirigeant la terre, les animaux, la répartition des tâches. Caroline tenait les cordons de la bourse, gérant la nourriture et la boisson, instruisant les enfants autant que possible. Elle régnait sur le domaine domestique de l’Ostal et veillait à l’honneur de la famille.
Mais la guerre et l’absence auraient bousculé cette tradition, obligeant les jeunes femmes à fournir les bras nécessaires pour la ferme, pour les vendanges, pour le battage du blé. Le travail était rude ; labourer avec des bœufs demandait la force de tenir la charrue. J’imagine les femmes, dans leurs longues jupes, prenant en charge les travaux lourds de la moisson du blé, récoltant à la main, coupant les tiges à la faucille. Il faut saisir une poignée de céréales d’une main, couper net près du sol avec une faucille affûtée et jeter sur un tas ; avec la main plus petite d’une femme, le geste est plus lent que lorsque les hommes le font. Quand le tas grossit, un autre ouvrier lie le tout en gerbe et le dresse en javelles. Tout le monde travaillait ensemble. Et souvent, quand les hommes revenaient en permission, ils étaient de peu d’aide, traumatisés, choqués, dépendants de l’alcool — le vin étant largement disponible au front. Ce fut une époque dure, et si ailleurs elle entraîna un renforcement du mouvement des femmes, on ne sent guère que l’expérience ait provoqué de tels changements dans la France profonde.
Je n’ai visité Verdun qu’à l’été 2018. La route de Verdun depuis Bar-le-Duc, l’ancienne Voie Sacrée, est jalonnée, à chaque kilomètre de ses soixante kilomètres, d’une pierre blanche au bord de la chaussée, surmontée du casque caractéristique du poilu : un salut discret mais puissant à ces hommes qui montèrent cette route et — souvent — ne revinrent pas. Il est difficile d’imaginer les hommes marchant avec toutes leurs fournitures, leurs armes, leurs chevaux ; la route est vallonnée, et ils auraient été épuisés avant même d’atteindre le combat.
Les champs de bataille eux-mêmes sont luxuriants, verts, richement boisés. De façon illogique, j’en fus surprise, tant l’image la plus forte de la guerre est celle de la boue. Boue, boue, boue, partout. Mais les vastes structures des anciens forts, Vaux et Douaumont, où se déroula une grande part des combats, sont aujourd’hui recouvertes d’un doux tapis d’herbe, qui dissimule et camoufle tranchées et entonnoirs d’obus. Parmi les arbres se trouvent des pierres commémoratives, rappelant les pertes de régiments particuliers. L’une est une grande statue de lion, blessé, couché, impuissant, les yeux détournés de vous, la tête baissée. D’autres sont simples ; toutes sont émouvantes. Mais à l’intérieur des forts, il fait froid et sombre. Des dortoirs, chacun pouvant accueillir soixante hommes dormants dans des lits superposés sur deux niveaux, trois hommes par niveau ; des latrines ouvertes ; des quartiers d’officiers, un peu plus confortables que ceux des combattants mais toujours austères et humides. Le fort de Douaumont est si vaste qu’une route pavée de pierre le traverse, destinée au trafic des charrettes tirées par chevaux et ânes. Il abritait entre cinq cents et huit cents hommes. Des câbles téléphoniques courent sur toute sa longueur. Il y a des salles où étaient installés les canons, servis par huit ou dix hommes. L’intérieur du fort ressemble à un village, à une petite ville, avec des magasins, des cuisines, et un quartier d’hôpital où des blessés gisaient sur des brancards en racks, attendant d’être vus et soignés — ou attendant de mourir. Plus tard dans la guerre, les généraux évacuèrent le fort, estimant qu’il représentait une cible trop fixe, et ils bivouaquèrent les hommes dans des tranchées ; mais ils moururent tout de même.
Aujourd’hui, les forts sont le refuge des rhinolophes, ces chauves-souris en fer à cheval, qui y ont trouvé un gîte aimable où vivre et respirer ; la nature a repris les champs de bataille. Il y a un ossuaire, immense structure de pierre blanche dont les ailes contiennent les ossements de ceux qu’on rassembla sur les champs de bataille sans jamais pouvoir les identifier. Ceux qu’on put identifier sont enterrés dans un cimetière symétrique, précis, impeccable et plutôt beau, quoique froid. Les champs de bataille, avec leur musée évocateur, sont saisissants et vivants ; les installations et les images ouvrent les yeux et humilient. Les villages de Douaumont et de Vaux sont recréés par des plaques au sol, montrant un village typique avec boulanger, épicier, fermes — le plan d’origine tel qu’il était avant les hostilités ; là encore, un mémorial simple et émouvant.
***
Au final, ce fut le maréchal Pétain qui tira la victoire de cet enfer de bataille. Son mérite fut de soutenir une défense forte face à l’assaut allemand, qui finit par les épuiser et les vaincre. Enfin, un armistice fut signé en 1918, après quatre années d’une guerre d’usure qui avait laissé les terres du nord de la France totalement dévastées. La cérémonie de signature eut lieu dans un wagon de train appartenant au maréchal Foch, commandant suprême des forces alliées, dans les forêts de Compiègne, au cœur des champs de bataille. Les conditions imposées à l’Allemagne, et acceptées un peu plus d’un an plus tard au traité de Versailles, furent dures : démilitarisation complète et lourdes réparations. L’Alsace-Lorraine revint à la France.
Pétain occupa une place extraordinaire dans l’esprit et le cœur des soldats. Sa stratégie défensive à Verdun, à contre-courant d’autres généraux, son attitude de respect envers les soldats eux-mêmes, et son insistance pour que les vétérans blessés soient inclus dans le défilé de la victoire sur les Champs-Élysées, lui valurent une forte affection au sein de la population touchée par la Première Guerre mondiale — et les vétérans eux-mêmes lui vouèrent un profond respect. Il était un héros, un sauveur pour ceux qui y avaient été. Les hommes lui resteraient fidèles, alors et à l’avenir. Et ses stratégies défensives servirent de socle à la préparation française de la guerre à venir — encore imprévue — en 1939.
Mais Verdun elle-même raconte une autre histoire. En entrant dans la ville — un ensemble attrayant de terrasses reconstruites sur la Meuse — on est accueilli par seize statues, deux fois grandeur nature, représentant divers généraux et maréchaux de l’histoire, de l’Empire, de la guerre franco-prussienne et de la Grande Guerre : des géants d’orgueil. Dans la ville, près de l’ancienne porte fortifiée sur la rivière, un escalier de marbre blanc s’élève de vingt ou trente mètres, depuis la berge jusqu’à la pente raide de la rive droite. Au sommet se dresse une figure que je pris d’abord pour la Victoire : les bras levés au-dessus de la tête, figure androgyne, trois fois grandeur nature, comme l’image au début des films Paramount, figure de triomphe et de gloire. En réalité, c’est une statue de Charlemagne, empereur du Saint-Empire romain germanique, inaugurée en 1929. Elle avait été créée par un sculpteur français qui avait combattu à Verdun — ce qui, je suppose, rend le triomphalisme plus légitime. La ville est pleine de triomphe, célébrant la victoire de la France sur l’Allemagne. Mais l’Allemagne perdit presque autant d’hommes ici que la France. Il semblait peut-être approprié en 1929 d’ériger de telles statues, mais pour moi elles parlaient d’une arrogance qui — avec le recul — serait détruite à peine une décennie plus tard.
J’appris plus tard que ces statues monumentales avaient été placées là dans les années 1960 par un maire ambitieux qui, semble-t-il, pensait qu’elles constitueraient un bel ajout à sa ville héroïque. Elles avaient été réalisées pour le Louvre mais n’y furent jamais installées. Je trouve encore curieuse la décision de placer ces figures dans un lieu qui aurait pu être celui d’une mémoire plus recueillie.
Et cette reconstruction triomphaliste de Verdun s’accorde mal avec ce qui semble avoir été un immense désir de paix. La dépression et le sentiment de perte, la crise de tristesse sombre, affectèrent tous les vétérans malgré la victoire finale. En anglais, on parlait de « the war to end all wars » ; en France, l’expression était « la der des ders » : le dernier des derniers. Les vétérans des batailles de la Grande Guerre étaient — presque tous — profondément pacifistes.
Parmi les papiers de Paul, je trouvai des cartes d’adhésion à deux associations d’anciens combattants. L’une était l’Union Fédérale des Combattants et Victimes de Guerre du Lot, l’UF ; l’autre, la FOPI, Fédération Ouvrière et Paysanne des Associations (Fédération ouvrière et paysanne, association pour blessés, veuves, orphelins et anciens combattants), une sorte de syndicat. J’essayai d’en apprendre davantage auprès d’une association à Cahors, l’Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre. Ils ne furent guère utiles — « c’est de l’histoire », répondit-on — mais je parlai avec un professeur anglais, Julian Jackson, dont le travail sur la France de l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale est éclairant. Il me dirigea vers un livre d’Antoine Prost, professeur français, qui étudie précisément les associations et l’action des anciens combattants. Chez Prost, je compris la profondeur du pacifisme des vétérans de 14-18, et cela, à son tour, éclaire le caractère et la politique de Léopold. Prost écrit de façon émouvante sur l’effet de la guerre sur le soldat : « Ces gens [les anciens combattants] refusaient même d’imaginer qu’une nouvelle guerre pourrait survenir ; ils ne reniaient pas les soldats qu’ils avaient été, ils ne diraient rien contre le patriotisme, mais ils cherchaient désespérément à éviter l’émergence d’un second affrontement franco-allemand. »
Il existait plusieurs associations, mais ces deux-là — l’UF et la FOPI — étaient politiquement à gauche. L’UF était associée à la grande Confédération Générale du Travail, la CGT, équivalent du TUC au Royaume-Uni. Les associations apportaient aide et protection sociale aux vétérans, mais elles étaient aussi politiques. (À l’opposé se trouvaient deux mouvements très à droite, Action Française et Croix-de-Feu.) Ce furent les vétérans qui insistèrent pour que le 11 novembre soit un jour du souvenir sans apparat militaire, sans défilés, sans glorification de la guerre. Cette tradition a été maintenue dans les cérémonies sobres devant les monuments aux morts à travers toute la France. Les deux associations d’anciens combattants furent au cœur de la société rurale française de l’entre-deux-guerres.
La Grande Guerre entraîna près de 1,3 million de morts en France, soit environ quatre pour cent de la population, mais elle faucha un tiers ou la moitié des jeunes hommes, dont la grande majorité étaient paysans. Le département du Lot connut 6 500 morts. La mort des jeunes hommes réduisit aussi la natalité, et peu de familles eurent plus de trois ou quatre enfants. L’impact sur la vie rurale fut profond, non seulement dans l’après-guerre mais durant les quatre années de conflit elles-mêmes ; pourtant, au cours des vingt années suivantes, la vie sembla reprendre son cours, suivant de nouveau des lignes traditionnelles et paisibles.


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