Following the Letters by Hilary SUNMAN

Following the Letters by Hilary SUNMAN


sixième traduction

Part One : Life on the Land

5 – Une illusion de paix

« En repensant à tous ces mois de peur constante et croissante de la guerre en Europe, je ne me souviens que de deux ou trois jours de véritable confiance, deux ou trois jours où j’ai senti, une fois de plus, et pour la dernière fois, que les nuages allaient se dissiper et que nous pourrions à nouveau respirer librement et en paix. »

Stefan Zweig

Pendant ce temps, Laromiguière débordait de vie, la ferme de pierre blanche abritant trois générations : Faustin et sa sœur Albine, Paul et Germaine, et leurs quatre enfants. En 1930, Paul et Germaine avaient eu trois autres enfants : Odette, née en 1927, Michel en 1928, et enfin Rose en 1930.

D’autres lettres et documents racontent aussi l’histoire des Ouillères. En 1934, il existe quelques ordonnances médicales pour M. Ouillères – Paul. Il m’a fallu du temps pour les comprendre et en saisir l’importance, et je n’arrivais pas à déchiffrer l’écriture ; l’écriture des médecins est notoirement difficile dans toutes les cultures. Puis un ami y a jeté un coup d’œil et m’a dit : « Ah, ça c’est hépital, c’est pour le foie. » Grâce à cet indice sur les maux possibles, et à quelques recherches, les ordonnances ont commencé à avoir du sens.

En avril 1934, le docteur Jean Ségala, de Cahors, prescrit plusieurs traitements homéopathiques contre des douleurs d’estomac : du tonique de noix, du condurango et des gouttes de phosphore (soixante gouttes autour de chacun de ses deux repas par jour), utilisés contre l’indigestion et le cancer de l’estomac, ainsi que de la gentiane, un traitement contre la perte d’appétit et les troubles gastro-intestinaux. Plus tard, en août, Paul a changé de médecin, et le docteur Besse de Prayssac (sans lien de parenté avec Roger) lui prescrit de l’hépital, une ampoule matin et soir dans un peu d’eau pendant un mois, en préparation d’une opération en septembre. Outre un traitement pour le foie, l’hépital servait aussi à traiter les calculs biliaires – et les calculs biliaires cadreraient avec les douleurs et les troubles d’estomac suggérés par les ordonnances précédentes.

J’en ai donc conclu que Paul souffrait de calculs biliaires et qu’il a subi une opération pour les enlever – vraisemblablement avec succès.

Vers la fin des années 1930, Paul Ouillères note que sa production de vin se situe entre vingt-deux et soixante-six hectolitres provenant de quatre ou cinq hectares de vignes. Les rendements varient énormément d’une année à l’autre, pour des raisons que nous ignorons. Les récoltes étaient vulnérables au gel et à la grêle, et à plusieurs reprises les Ouillères firent des déclarations auprès de leurs compagnies d’assurance. Ainsi, en avril 1936, ils réclamèrent une indemnisation pour des pertes de barriques de vin dues au gel : au total, Albine et Paul perdirent deux hectares et demi de vignes à cause du gel, soit l’équivalent de cinquante barriques de vin, quinze mille litres. Comme nous l’avons vu, en plus de Dieu et de l’assurance, c’était une société d’entraide, surtout pour les grandes tâches de l’année agricole, notamment les vendanges. Un ménage de trois ou quatre adultes comme les Ouillères – Paul, Germaine, Albine et Pierre – travaillant ensemble pouvait faire face à la culture de la vigne tout au long de l’année, mais les familles unissaient leurs efforts pour la récolte.

Glissées parmi les lettres, on trouve aussi des déclarations fiscales et des déclarations de récolte de Paul, qui dirigeait également la ferme et les vignobles, une propriété d’environ cinq hectares au total, comprenant des terres au nom de Germaine, son épouse, et de sa sœur Albine. Tous trois exploitaient ces terres en commun et, plus tard, en 1939, leur arrangement coopératif fut officialisé dans une déclaration déposée à la mairie de Bélaye, qui exposait la nature commune de leur relation et le fait qu’aucun d’eux ne touchait de salaire ailleurs. Ils devaient aussi être proches de Pierre Péchaud, car les déclarations de récolte ont été soigneusement pliées ensemble, comme si elles avaient été remises aux autorités compétentes pour toute la famille en même temps. Puisqu’ils exploitaient leurs terres en commun, ils vendaient aussi leurs produits ensemble. Péchaud avait alors plus de quatre-vingts ans et, n’ayant pas de fils pour travailler la terre avec lui – son fils Oscar était mort pendant la Grande Guerre –, il est probable que Paul exploitait les terres de son beau-père pour son compte. Je n’ai aucune trace de l’emplacement de ses terres, ni de ses vignes, car le moulin de Latour, ma maison, n’a plus de terres attenantes aujourd’hui, hormis le terrain sur lequel il se trouve, mon jardin. Autrefois, le jardin de devant était un potager et, à l’arrière, il y avait une prairie utilisée, je suppose, pour le foin et pour le pâturage.

Albine – infirme et boitant, accueillante je pense – ne se maria jamais, mais en 1937 elle reçut une lettre affectueuse, voire tendre, d’un certain M. A. Henry, de Montauban.

Chère Albine, je viens donner réponse à lettre que nous avons reçu avec plaisir, apprenant vos nouvelles ainsi que celles de la maison. Disant que je viens ou j’espère venir, au cours du mois. Dès que j’aurai les bons pour le voyage je viendrai si je peux le jour de la foire à Prayssac, c’est-à-dire le 29 Août. Comme cela j’profiterais de quelques occasions surtout si vous y seriez. Mais n’ en parler pas à ma mère que je vienne ce jour-là ! Dans cette même lettre je vais lui tracer quelques lignes pour que vous lui ferai passer. S’il y avait contre ordre je vous écrirai à nouveau. S’il y avait contre ordre je vous écrirai à nouveau.

S’il y avait contre ordre je vous écrirai à nouveau.

En attendant de vous voir et de causer plus longtemps.

Cette lettre éveilla mon intérêt. Henry se réjouit à l’idée de voir Albine précisément et ne veut pas que sa mère sache qu’il vient à la foire de Prayssac. Mais qui était sa mère ? « en attendant de vous voir et de et de causer plus longtemps » et « Comme cela j’profiterais de quelques occasions surtout si vous y seriez» sonnent avec intimité. Il s’adresse à elle en la vouvoyant, ce qui pourrait désigner Albine seule ou, tout aussi bien, toute la famille. (Le vous de politesse aurait été employé même entre époux à cette époque.) Quoi qu’il en soit, la lettre suivante de sa part, écrite à la fin de l’année, a perdu cette intimité, bien qu’elle soit adressée à Albine.

Chère Albine et chers amis, en ces jours de fin d’année et de commencement d’une année nouvelle, je vous envoie mes vœux de bonheur… une bonne et heureuse année, et surtout une bonne santé. Malgré la neige, nous allons bien… mais il fait froid et j’espère que vous avez une bonne réserve de bois pour vous tenir au chaud en ces temps rudes, quoi qu’il arrive…

Mais il conclut ainsi :

Recevez nos meilleurs vœux de nous deux…

Je pense donc que mon interprétation initiale était erronée. Peut-être était-il un parrain ayant une affection particulière pour Albine. Il est intéressant de spéculer, mais c’est tout ce que je peux faire.

Les enfants de Paul grandissent et vont désormais à l’école dans un ancien couvent du hameau. Jadis, les enfants auraient participé aux travaux de la ferme, mais dans les années 1930 l’instruction était obligatoire depuis près d’un siècle ; ils ne pouvaient donc travailler qu’à temps partiel. Une photographie prise en 1934 montre la classe d’enfants de l’école de Latour, l’ancien couvent où vit aujourd’hui Francine. Roger Besse me l’a donnée, et il est assis au premier rang, à six ans, l’un des plus jeunes de l’école, un garçon doux qui regarde l’objectif avec assurance. Il se souvient de tous, de tous leurs noms, quatre-vingts ans plus tard. Il y a quinze enfants, vêtus de blouses bleues à col montant, assis là, regardant gravement l’appareil. Les trois aînés des Ouillères, Irénée, Michel et Odette, y figurent tous : Irénée (dix ans) est debout au dernier rang, avec d’autres enfants de Latour et d’Anglars-Juillac. Il est grand, ses cheveux noirs sont peignés vers l’avant. Il regarde l’appareil, il nous regarde, avec l’esquisse d’un sourire sur les lèvres, la tête légèrement inclinée de côté, peut-être avec une interrogation. Odette est grave, assise au premier rang, la tête droite, les épaules en arrière et les cheveux soigneusement coiffés. Elle et Irénée ont des yeux semblables, sombres, enfoncés sous un large front, mais la tête d’Irénée est ovale, celle d’Odette un peu plus ronde. Michel se tient derrière Irénée, probablement debout sur un banc, l’air nerveux, jetant un regard anxieux par-dessus l’épaule de son frère aîné. Interrogé sur la famille Ouillère, Roger dit qu’Irénée et Odette étaient tous deux gentils, agréables, mais Michel, lui, il le décrivait comme bizarre ; il eut toujours des problèmes de santé mentale et entra d’ailleurs dans un hôpital psychiatrique dans la vingtaine. La plupart de ces enfants sont morts depuis longtemps, mais Roger et une fille nommée Georgette – aujourd’hui bien sûr une vieille dame – sont encore en vie, tous deux maintenant dans une maison de retraite à Prayssac. Elle était devenue poète, destin d’une certaine façon inattendu dans cette communauté rurale prosaïque.

Une illustration prendra place ici : L’école à Latour en 1934. Roger Besse est assis au premier rang, deuxième à partir de la droite. Irénée se tient derrière l’épaule gauche de Roger, and Michel regarde par dessus l’épaule d’Irénée. Odette est au premier rang, deuxième à partir de la gauche.

Deux ans plus tard, à l’âge de douze ans, Irénée entra comme interne de semaine dans une école catholique privée pour garçons à Cahors, l’Institut Saint-Gabriel, où son cousin Dumeaux, de Puy-l’Évêque, était lui aussi élève. L’école existe toujours, dans le même bâtiment rue Hauteserre, mais elle n’accueille plus d’élèves du secondaire. Les frais de trimestre étaient de huit cents francs, et Irénée était un élève modèle, sans être brillant. Au trimestre d’automne 1936, il obtint la deuxième place de la première division de la troisième classe ; le bulletin accorde un poids égal à la conduite, au travail et aux manières, et il obtint B dans les trois domaines. Sur le plan scolaire, c’était un élève raisonnablement équilibré, avec ses meilleures notes en instruction religieuse et les plus faibles en écriture, bien qu’il réussît bien en composition française. Il existe une correspondance avec un médecin de Cahors au sujet de la vue d’Irénée, qui semble l’avoir préoccupé pendant plusieurs années.

Les relations avec les de Folmont restèrent étroites. Henri mourut en 1939 aux Albenquats, sa mort ayant été constatée par Paul. Après cela, ce fut Geneviève qui s’occupa des Albenquats, et la plupart des lettres adressées à Léopold Paul au sujet de la propriété viennent d’elle. C’est elle qui organise les séjours d’été de la famille, ou demande à Léopold de faire envoyer des meubles ou d’autres objets des Albenquats jusqu’à Paris. En janvier 1935, Geneviève écrit pour donner des instructions concernant l’approvisionnement du château des Albenquats : elle vient pour deux nuits avec Madame de Folmont (sa mère) et demande que Paul coupe du bois pour le feu de la chambre près de la cuisine, afin de la chauffer pour qu’elles puissent y dormir, et qu’il prévoie deux bidons d’essence, ainsi que le pain, les œufs, l’huile, le café et le sucre habituels ; elle demande aussi que Germaine leur prépare un poulet à manger froid. Il y a aussi des affaires à discuter – une question d’assurance et des problèmes avec les portes de la cour.

Il ajoute dans un autre billet :

Au fil des années, elle développa une relation étroite avec les enfants Ouillères, en particulier Irénée et Odette ; une affection peut-être d’autant plus grande qu’elle n’avait pas elle-même d’enfants.

Paul avait plusieurs autres activités. En plus de la petite exploitation et du travail pour les de Folmont, il avait des intérêts dans bien des affaires locales. Une lettre des années 1930 lui parle de bois d’œuvre – du peuplier, sans doute. En 1938, il organisa une vente aux enchères du mobilier du château de Cousserans, le beau vieux château de conte de fées qui se trouve juste au-dessous de Laromiguière (et au sud de Latour). La liste des objets mis en vente met l’eau à la bouche : tapis d’Orient – Boukhara, Kazak, Téhéran ; fauteuils Louis XIII garnis de tapisserie, bureau Louis XV en bois de rose, deux lits Louis XVI ; verrerie et laques de Chine, jade, porcelaine, une fontaine Renaissance en marbre décrite comme « importante ». Un bureau hollandais, des chaises anglaises, une commode égyptienne. Pourquoi tout le contenu fut-il mis en vente ? Je l’ignore, mais le château changea effectivement de mains à cette époque.

Le commerce de vin de Paul semble aussi avoir été assez florissant. Tandis que Faustin envoyait son vin en barriques à Bordeaux et à Paris, les ventes de Paul sont destinées à plusieurs clients plus locaux, dans le département voisin du Lot-et-Garonne. Ces clients réguliers semblaient très satisfaits de son produit, comme en témoigne cette série de lettres. L’un d’eux est Marius Salamitte, de Marmande, dans le Lot-et-Garonne, un homme d’affaires prospère, drapier et fournisseur, qui est un client régulier de Paul Ouillères et un ami proche. Ils sont du même âge et ont fort bien pu combattre côte à côte pendant la Grande Guerre. Bien qu’il vive assez loin, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Bélaye, ils entretiennent au fil des ans une correspondance familière. En mars 1936, Marius envoie un paiement de 532,90 francs pour une barrique de vin. Il écrit :

Le vin est en cave depuis hier, on le laisse reposer avant de le goûter. Mais il était temps qu’il arrive car j’étais sec.

Comme vous, nous sommes gratifiée ce beau temps avec gelée blanche le matin. Tant mieux que les perdrix soient nombreux.

Le vin est très bon, nous l’avons goûté maintenant. Heureusement le gel n’a pas duré trop longtemps ; les perdrix qui restes ne se gèleront pas !

Lui et Paul partagent une passion pour la chasse, et surtout pour les perdrix. Et il écrit ses billets sur les petits cartons de mandat de paiement utilisés à l’époque, des cartes d’une dizaine de centimètres carrés, pliées en deux, avec le mandat de paiement à l’extérieur et, à l’intérieur, un très petit espace pour un mot. Il écrit d’une écriture minuscule et impeccable, mêlant la courtoisie

J’ai bien reçu les deux barriques en bon état. Je n’ai pas goûté le vin, mais j’espère qu’il sera très bon, comme à l’habitude.

– à des salutations affectueuses –

Recevez monsieur et toute votre famille, mes meilleurs salutations

– et à une note de joie –

Quel beau temps pour les perdrix !

Il n’est pas facile de lire le caractère de Paul à travers les lettres – après tout, nous avons très peu d’écrits de sa main – mais son appartenance aux associations d’anciens combattants UF et FOPI éclaire quelque peu les choses. En 1932, l’UF était le mouvement d’anciens combattants le plus puissant, avec 900 000 adhérents, et il était dominé par les professions libérales, les enseignants et les cadres moyens du secteur public. Que Paul appartînt à ces sociétés n’a rien de surprenant, car elles étaient largement soutenues dans toute la France rurale, dans les villages et les petites villes qui abritaient encore la majorité de la population. Mais elles donnent tout de même un aperçu de sa manière de penser et de ses convictions, et, si les Ouillères formaient, me semble-t-il, une famille rurale typiquement conservatrice, ses sympathies à lui penchaient vers la gauche, ou du moins vers le libéralisme. Albine, en revanche, est membre de la Ligue Féminine d’Action Catholique française, ce qui serait sans doute plus conservateur.

Les enfants grandissent. Odette fait sa première communion en août 1937 et la famille – la mère de Germaine et d’autres parents – vient de très loin (même si sa mère s’inquiète de savoir comment elle pourra gravir la petite mais raide côte qui mène à l’église de Latour).

Je possède une seule photo de la famille Ouillères prise, je pense, à cette époque. Ils sont photographiés devant leur maison, plissant les yeux dans le soleil. Paul et Germaine se tiennent derrière leurs enfants, Paul trapu dans le gilet noir et la chemise blanche du paysan lotois, et Germaine, en robe sombre boutonnée sur le devant, les cheveux tirés en arrière. Une épouse de fermier typique de l’époque. Au premier plan se tiennent Rose, Irénée, Odette et Michel. Irénée dépasse ses sœurs de toute sa taille et se tient avec la gaucherie d’un adolescent qui a soudain grandi trop vite et ne se sent pas à l’aise dans sa nouvelle taille ; il porte un costume avec gilet et cravate, un mouchoir dans la poche poitrine de sa veste. Les manches sont trop courtes, ses mains pendent mollement, sa main droite tenant un chapeau ou un béret. Rose se tient à sa droite, les cheveux brillants en un carré court et épais, vêtue d’une jolie robe d’été à manches courtes bouffantes et de chaussettes blanches montant au genou ; elle tient un petit sac à main dans la main droite. Odette, à la gauche d’Irénée, porte elle aussi un sac à main, tenu dans ses mains jointes devant elle. Elle aussi porte une robe d’été, une robe de coton à carreaux et des chaussettes blanches jusqu’aux genoux. Ses cheveux sont courts, avec une raie sur le côté, retenus par une barrette. Puis il y a Michel, en costume marin, les jambes nues, les cheveux brillants et séparés par une raie. Ils sont tous debout et les quatre enfants penchent la tête sur le côté, inclinée vers la droite, dans cette photo particulière. C’était probablement une réaction au soleil dans leurs yeux, car des photos plus tardives de Rose et d’Odette les montrent droites.

Est-ce l’image de la sécurité de la vie familiale, ou bien y a-t-il des tensions dans cette image ? En tout cas, en surface, il semblait régner dans la vallée, durant les années 1930, un air de détente et de contentement.

Mais tout n’était pas paisible, et le pacifisme des anciens combattants allait bientôt être mis à l’épreuve jusqu’à ses limites, car la crainte d’une nouvelle confrontation avec l’Allemagne devenait réelle, palpable.

Au cours des années 1930, Hitler avait gagné en puissance en Allemagne, et la menace de guerre semblait s’accroître au fil de la décennie. En 1932, le parti nazi devint finalement le plus grand parti du Reichstag, et en 1933 Hitler fut nommé chancelier, avec Hermann Göring comme ministre sans portefeuille. Les SS, l’escadron paramilitaire nazi, la Schutzstaffel, menaient des défilés aux flambeaux dans Berlin, et pourtant il n’y avait pas, à ce stade, de crainte immédiate de voir l’Allemagne devenir une dictature ; en vérité, l’état d’esprit dominant en France était celui de l’évasion. Selon Simone de Beauvoir, la gauche existentialiste parisienne ne ressentait pas de forte inquiétude devant l’émergence d’Hitler. Dans son autobiographie, elle écrivit, en 1933 :

… comme tout le monde à gauche, nous suivions ces événements avec assez de

calme… il n’y avait pas de menace pour la paix ; le seul danger était la panique que

la droite tentait de répandre en France, avec le risque de nous entraîner dans la

guerre. (traduction d’auteur]

Le souvenir de la Grande Guerre empêchait beaucoup de gens même d’envisager l’idée d’une nouvelle guerre. Et, durant le début des années 1930, un certain nombre de scandales politiques en France détournèrent l’attention de l’Allemagne.

Pendant ces années, on assista à une dangereuse montée des extrémismes, à droite comme à gauche. À droite se trouvaient ceux qui voyaient dans Verdun l’apogée de la gloire de la France, le moment où son armée avait tenu bon et où le sang avait été versé glorieusement, attitude soutenue par une peur profonde du bolchevisme. Dans les années 1930, plusieurs ligues de droite furent créées, avec de forts échos des Chemises noires italiennes et des SS hitlériens. Un journal de droite, L’Ami du Peuple, avait pour manchette : « Avec Hitler contre le bolchevisme ». La gauche, elle, défendait des positions plus pacifistes et se passionnait intellectuellement pour la guerre civile espagnole et le combat contre le fascisme, sans encore percevoir pleinement la gravité du fascisme raciste propre à Hitler.

Les années qui suivirent la Grande Guerre avaient été dominées par une politique de centre gauche, et les dernières années de la Troisième République reposaient sur un équilibre fragile entre la droite religieuse et la gauche menée par Léopold Blum. Et, à la différence de la Première Guerre mondiale, lorsque la France avait réussi à établir une Union Sacrée, une trêve entre les partis afin de vaincre l’ennemi, en 1940 il n’existait chez les hommes politiques de la Troisième République aucune volonté de s’unir – ils avaient gagné le surnom de République des camarades, une république de copains caractérisée par des remaniements sans fin et un jeu permanent de chaises musicales politiques.

La France se polarisait entre gauche et droite sans voir ce qui se passait à l’est. L’historien Alastair Horne a écrit :

… la grande masse des Français se livrait de tout cœur au spectacle des scandales

politiques dans le cadre de la quête nationale d’évasion. Main dans la main avec

cette indulgence allait un profond dégoût et une profonde désillusion à l’égard des

politiciens et du gouvernement, ce qui allait produire en France une grave fracture

au moment même où les bottes nazies martelaient le sol dans une cadence de plus en plus unie.

Une autre raison de se sentir en sécurité, malgré l’affirmation toujours plus évidente de Hitler au milieu des années 1930, était la ligne Maginot. C’était un vaste et solide système défensif construit par la France, qui allait de la frontière suisse au sud jusqu’aux Ardennes et à la frontière française avec le Luxembourg au nord. La ligne ne fut pas prolongée le long de la frontière franco-belge, parce que la Belgique était une alliée de la France et qu’un mur entre la France et la Belgique aurait laissé la Belgique du côté allemand, sans protection de l’armée française. En outre, on croyait que la région montagneuse des Ardennes était impénétrable ; vallonnée et sillonnée de ruisseaux rapides, avec ses pentes raides couvertes de forêts. On pensait le mur lui-même infranchissable, bâti avec tout le savoir-faire français en matière de fortifications depuis l’époque de Vauban, le grand ingénieur militaire du XVIIe siècle, et il reflétait la conviction des stratèges militaires français des années 1920 et 1930 que, puisque la France avait tenu bon et remporté la Grande Guerre grâce à sa puissante armée et à ses tactiques défensives solides, la défense était la voie à suivre. Ironiquement, lors de la guerre franco-prussienne des années 1870, la France avait mené une guerre défensive et perdu face aux tactiques plus offensives de l’Allemagne. En 1914, la France répondit en attaquant, mais fut contrainte à une longue guerre défensive par la défense allemande, et la réussite de Pétain à Verdun ouvrit la voie à une stratégie défensive dans les années à venir, définissant les préparatifs français pour la guerre de 1939.

Ce sentiment de sécurité, presque de complaisance, était encore renforcé par les traités de Locarno conclus entre l’Allemagne, la France, la Belgique, le Royaume-Uni et l’Italie, dont le principal était le pacte rhénan, signé en 1925. L’Allemagne reconnaissait officiellement ses nouvelles frontières occidentales établies par le traité de Versailles. En outre, les trois premiers signataires s’engageaient à ne pas s’attaquer, les deux derniers agissant comme garants. En cas d’agression de l’un des trois premiers États contre un autre, toutes les autres parties devaient venir en aide au pays attaqué. La France signa également des traités avec la Pologne et la Tchécoslovaquie, promettant une assistance mutuelle dans l’éventualité (apparemment improbable) d’un conflit avec l’Allemagne. Ceux-ci réaffirmaient essentiellement les traités d’alliance déjà conclus par la France avec la Pologne le 19 février 1921 et avec la Tchécoslovaquie le 25 janvier 1924. Il semblait possible de se détendre.

Mais Hitler avait été bien plus actif que les Britanniques ou les Français et, en arrivant au pouvoir, il commença d’abord un réarmement agressif – avec une grande ingéniosité – au mépris des termes du traité de Versailles. Le traité limitait les forces permanentes de l’Allemagne à 100.000 hommes et avait retranché 20 000 hommes de l’armée allemande (la Reichswehr), mais, à l’intérieur des 100.000 autorisés, l’Allemagne développa un vaste programme de formation d’officiers d’élite et de sous-officiers, parmi lesquels 40.000 étaient considérés comme ayant «l’étoffe d’officiers ». L’armée formée au début des années 1930 était donc une force fluide, technique, moderne et efficace, bien qu’en miniature, avec beaucoup moins d’hommes qu’une armée standard. L’Allemagne en vint à considérer que l’avenir de la guerre résidait dans le déploiement d’armées mobiles, relativement petites mais de haute qualité et soutenues par l’aviation. Ainsi, interdits de produire des chars ou des véhicules à chenilles, les Allemands construisirent des voitures blindées à huit et dix roues, qui devaient jouer un rôle clé dans la Seconde Guerre mondiale.

Le deuxième élément clé des forces allemandes fut la division Panzer, composée de chars rapides. Alliés et Allemands estimaient l’un comme l’autre que le carnage massif et insensé de la Première Guerre mondiale ne devait jamais se reproduire, et tous avaient expérimenté l’idée d’un char moyen de « percée », doté d’un blindage suffisant pour le protéger contre la majorité des armes antichars de l’armée, avec une vitesse et un rayon d’action supérieurs à ceux des chars d’escorte de l’infanterie, et un armement puissant de mitrailleuses et de canons. Ce fut le Panzer.

L’Allemagne commença à construire des Panzers au milieu des années 1930, en défiance des restrictions imposées après Versailles. Les commandants de chars furent entraînés à combattre en grandes unités, soutenues par une infanterie motorisée offensive destinée à protéger les flancs vulnérables de la saillie des Panzers contre les contre-attaques des chars ennemis, en étroite combinaison avec une aviation tactique chargée de retarder les réserves du défenseur.

Le quatrième troisième bras de la stratégie hitlérienne était l’entraînement vigoureux de la jeunesse. À l’âge de six ans, une éducation disciplinée commençait et, à dix ans, les enfants (Jungvolk) entraient dans l’école secondaire en jurant de « consacrer toutes mes forces et toute mon énergie au sauveur de mon pays, Adolf Hitler ». À douze ans, les meilleurs des Jungvolk étaient envoyés dans des écoles spécialisées pour y recevoir une formation d’élite, une culture physique et un esprit d’équipe, une préparation militaire préliminaire, et, à quatorze ans, ils pouvaient entrer dans les Hitlerjugend . Cette gigantesque machine formait de jeunes Allemands enthousiastes dont l’ambition était d’être choisis pour la division d’élite combattante, la Grossdeutschland. L’entraînement était sauvage, visant, par le compagnonnage et une discipline d’équipe brutale et implacable, à former une cohorte de jeunes hommes et à sélectionner les meilleurs. Dans ses mémoires, Le Soldat oublié, Guy Sajer, qui devait passer plus de deux ans sur le front russe, d’une brutalité extrême, décrit des semaines de marches interminables sous le feu d’une autre section du corps des stagiaires, de lancés de grenades, d’exercices à la baïonnette, d’épreuves d’endurance, d’un entraînement intense et rigoureux au cours duquel certains hommes n’y survivaient pas et mouraient d’épuisement, étaient abattus par les officiers pour échec ou mouraient sous le coup de punitions infligées pour échec. Mais au terme de cette épreuve, les jeunes hommes ainsi formés défilèrent lors d’une cérémonie solennelle de remise des diplômes et jurèrent, chacun, « Je jure de servir l’Allemagne et le Führer jusqu’à la victoire ou à la mort ».

Sajer, lui-même à moitié français, écrivit : « Malgré toutes les épreuves que nous avions traversées, ma vanité était flattée d’être accepté comme un Allemand parmi les Allemands, et comme un guerrier digne de porter les armes », mesure de la fierté ressentie par ces jeunes hommes. La remilitarisation de l’Allemagne fut intense et efficace.

Ainsi, au moment où la France construisait la grande ligne défensive Maginot, l’Allemagne développait des forces mobiles et agressives, qui deviendraient finalement l’ossature de la Blitzkrieg.

En 1936, encore une fois contrairement aux termes du traité, Hitler fit entrer hardiment 22.000 soldats allemands en Rhénanie. Il proposa à la France et à la Grande-Bretagne un pacte de non-agression de vingt-cinq ans et affirma que l’Allemagne n’avait aucune revendication territoriale à formuler en Europe. À ce stade, la France commença à se réarmer plus énergiquement, mais Hitler était déjà en mouvement. En mars 1938, il annexa l’Autriche, l’Anschluss, et se retrouva désormais à la frontière du principal allié continental de la France, la Tchécoslovaquie. Le gouvernement français semble avoir été terrifié – il était alors pleinement conscient de la puissance aérienne et terrestre de l’Allemagne – et il ne répondit pas à l’appel du président tchèque demandant à son alliée de tenir sa promesse.

Selon les mots de Horne :

le salut arriva sous les traits de Neville Chamberlain, qui se montra obligeamment

disposé à voler jusqu’en Allemagne pour offrir à Hitler n’importe quel sacrifice des

Tchèques susceptible d’écarter l’indicible perspective d’une guerre avec l’Allemagne.

Et Chamberlain revint de Munich avec son bout de papier promettant « la paix pour notre temps » – l’accord de Munich –, en échange de quoi l’Allemagne pouvait annexer une partie de la Tchécoslovaquie, désormais appelée les Sudètes.

Le 5 octobre 1938, trois jours après la déclaration de Munich, Marius Salamitte écrit à Paul en ces termes :

Enfin on respire ! le cauchemar s’est évanoui ! quel soulagement. Et dire que

certains ne sont pas satisfaits de cette bienfaisante solution ! Il en est d’autres, pessimistes, qui ne croient pas la disparition définitive de pareilles menaces. Pour ma part, il me semble que de telles alertes ne peuvent pas se reproduire indéfiniment.

Il n’était pas le seul à éprouver ce sentiment. Dans toute l’Europe, un soupir collectif de soulagement s’éleva. Simone de Beauvoir se souvint que « ce soir-là une grande vague de joie déferla sur Paris ; les gens chantaient et riaient ensemble, les amoureux s’étreignaient… » et elle reconnut qu’elle-même était « ravie, sans éprouver le moindre remords de conscience devant ma réaction. J’avais le sentiment d’avoir échappé à la mort, pour toujours ». Et les mots de Marius Salamitte font écho à ce soulagement en reprenant le même langage : « Enfin nous respirons de nouveau – le cauchemar a disparu. » Même l’écrivain juif libéral Stefan Zweig se laissa séduire par l’accord, et le soupir de soulagement de Marius faisait écho aux propres mots de Stefan.

Cependant, le 2 octobre 1938, le Journal du Lot, le journal local publié à Cahors, écrivait : « La crise est passée, mais il ne faut pas oublier que, même si la guerre est maintenant plus éloignée, la cause profonde demeure. Hitler n’a certainement pas renoncé à ses ambitions. » Et à peine moins d’un an plus tard, Hitler envahit la Pologne et, cette fois, les Alliés réagirent. Le 3 septembre 1939, la France déclara la guerre à l’Allemagne.


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Une réponse à « Following the Letters by Hilary SUNMAN »

  1. Avatar de Ineke
    Ineke

    J’ai lu ce nouveau chapitre avec grand plaisir. Mais surtout, avec une grande admiration pour toutes les recherches qui l’ont sous-tendu.

    Quel bonheur de mieux connaître l’histoire de notre village, mais aussi celle de la France, de cette manière !

    Merci, j’attends avec impatience le prochain chapitre.

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