cinquième traduction
Part One : Life on the Land
4 – Les domaines de Folmont
« Le moindre produit ou service fait l’objet d’échanges de toute nature. La mort du renard :
un sou ou un œuf. »
— vieux proverbe lotois
La guerre était terminée, la paix revenue, et la vie dans la vallée du Lot pouvait reprendre ses rythmes ancestraux. Les lettres des années 1920 et 1930 donnent un aperçu de la texture de la vie des de Folmont et des Ouilères.
En plus de diriger sa ferme et de s’occuper des vignes, Faustin était régisseur pour la famille de Folmont et travaillait pour elle depuis une vingtaine d’années. Le régisseur a de nombreuses responsabilités : il travaille étroitement avec le propriétaire et veille à la propriété elle-même. Il peut payer les impôts pour le compte de son employeur, s’occuper de ventes de biens ou de terres, maintenir les terres en bon état et préparer la propriété pour les visites de son employeur, et gérer l’ensemble des travaux agricoles et de l’exploitation.
Faustin avait d’importantes responsabilités dans les affaires et accomplissait toutes ces tâches ; lui et Henri de Folmont entretenaient manifestement, d’après la correspondance, une relation marquée par une certaine affection et un respect mutuel, bien que jamais intime. Les lettres de cette période décrivent très vivement la nature de cette relation.
Mais, en dehors de leur propriété des Albenquats et de leurs visites périodiques, l’image que j’avais de la famille de Folmont restait floue et je souhaitais en savoir davantage. Je pensai tenter de les contacter directement, si je pouvais trouver une adresse actuelle.
Lorsque je commençai mes recherches, aucun membre de la famille ne vivait plus dans la vallée et aucun n’habitait aux différentes adresses bordelaises d’où ils avaient écrit à Faustin puis, plus tard, à Paul et à sa famille. Mais j’avais obtenu les noms des propriétaires actuels de la famille de Folmont à la mairie de Bélaye, qui conserve le cadastre indiquant la propriété de toutes les parcelles de la commune. Cela me donna quatre noms : un à Paris, un en Suisse et deux à Bordeaux. Je leur écrivis à tous une courte lettre expliquant l’existence des lettres, la raison de. mon intérêt pour la famille et leur demandant s’ils pouvaient me dire quelque chose des temps anciens dans la vallée.
Je ne reçus aucune réponse.
Je discutai avec des amis français de l’étiquette de ma démarche, et ma lettre semblait tout à fait acceptable ; j’essayai donc de nouveau, cette fois en envoyant les lettres en recommandé afin de savoir si elles avaient été bien distribuées.
Cette fois, je reçus une réponse, courtoise mais peu encourageante ; ni l’autre ni sa mère ne manifestèrent le moindre intérêt pour poursuivre la discussion ou même pour les lettres. « Malheureusement il n’existe plus aujourd’hui aucun de Folmont encore en vie qui ait connu la période que vous évoquez et la mémoire en est partie avec eux » m’écrivit Thierry de Folmont de puis son domicile en Suisse. Cela se révéla inexact, mais pour l’instant il me fallait trouver d’autres sources, peut-être des bibliothèques ou des archives.
Outre les Archives Départementales, j’avais découvert une société d’histoire locale, la Société des Études du Lot, et je me demandais ce que ses membres pourraient m’apprendre. Le siège de la société se trouve dans une ruelle de la vieille ville de Cahors, derrière la cathédrale, dans une cour de pierre dominée par une jolie fenêtre en encorbellement. Une épaisse porte de bois, et une petite affiche : « le bureau de la société est ouvert au public le mardi après-midi ». À l’intérieur régnait un bourdonnement de réflexion académique et historique, plusieurs personnes discutaient avec sérieux. Je demandais des renseignements sur la famille de Folmont. « Mais oui » me répondit-on.
Puis l’on me conduisit par un couloir dans une belle pièce carrée au plafond voûté, avec une haute et large fenêtre composée de petits carreaux de verre ancien légèrement ondulés, sertis de plomb, aux teintes fanées, donnant sur l’antique cathédrale. Au centre de la pièce se trouvait une immense table ronde en bois sombre entourée d’une douzaine de chaises. Les murs étaient garnis d’armoires vitrées jusqu’au plafond et, d’un côté de la table, un vieil homme à la barbe grise impressionnante consultait d’énormes journaux reliés datant de Dieu sait quand.
L’archiviste, une petite femme élégante aux cheveux gris, ouvrit une armoire puis une autre, et je me retrouvai bientôt avec une douzaine de documents devant moi sur la table. « Voilà », murmura-t-elle, ajoutant que si j’avais besoin d’autre chose, je devais essayer les Archives Départementales.
Et c’était fascinant. Des documents sur la famille et les différents châteaux qu’elle avait possédés dans le Lot. Des fragments d’articles, des références à des rôles politiques. La plus ancienne mention remontait à l’an 910, et des fragments de leur histoire étaient conservés. Les de Folmont étaient, semble-t-il, d’éminents royalistes de la droite religieuse pour employer un terme politique moderne. J’appris ainsi que trois générations plus tôt, lorsque la Révolution française éclata, Antoine de Folmont s’était engagé comme colonel dans le Corps royal du Génie, créé sous Louis XVI en 1776; Au cours des troubles de ces années-là, il s’enfuit en Angleterre, comme tant de ses pairs royalistes. Il écrivit à sa femme
aux Albenquats depuis Vannes, en Bretagne, en août 1795.
« Ma chère citoyenne, aujourd’hui encore, ma très chère, j’attends mon arrestation qui ne peut manquer d’arriver. Je vous parle plus calmement et plus en détail. Lorsque l’armée arriva en Hollande, je partis pour l’Angleterre où, dans la nécessité de vivre et de soutenir mes parents et mes amis, particulièrement mon neveu, j’acceptai l’aide du gouvernement anglais. Je me trouvai ainsi à la tête d’une armée de trois mille hommes qui débarqua le 27 juin entre Vannes et Auray, bien que nous pensions que notre destination serait Jersey ou Guernesey. Le 21 juillet nous fûmes faits prisonniers et l’ordre de la Convention nous jugea sévèrement. Je savais trop bien ce qu’il était advenu de mes malheureux camarades qui n’étaient plus, et le même sort m’attendait à chaque instant. Dieu, dans sa bonté, me donna les moyens de me préparer à cette terrible épreuve, qui signifiait surtout que je serai séparé à jamais et que je ne pourrais plus jamais serrer ma femme et mes enfants dans mes bras. Consolez-vous, mon cher amour, votre mari restera dans la mémoire de tous les braves hommes. Souvenez-vous de son malheureux destin… »
Les Anglais avaient effectivement levé une flotte importante et débarqué à Quiberon avec une force mêlant émigrés aristocratiques français et soldats britanniques, mais ils furent accueillis et écrasés par le général républicain Hoche, apparemment brillant.
Hoche offrit ll’amnistie à tous ceux qui déposeraient les armes, mais la Convention nationale, l’assemblée française, ordonna que tous les prisonniers soient fusillés.
Un monument assez imposant à Antoine de Testas de Folmont orne aujourd’hui le porche de l’église de Latour, à côté des plaques commémorant les morts de la Grande Guerre.
Je découvris aussi que les de Folmont étaient — ou avaient été — d’importants propriétaires fonciers. Le modèle de propriété foncière en France est très différent de celui de l’aristocratie anglaise, caractérisée par d’immenses domaines, de vastes propriétés de la taille d’un comté, deux cent mille hectares ou davantage. En France, au début du XXe siècle, cent hectares auraient déjà été considérés comme un grand domaine, et aujourd’hui les de Folmont possèdent environ trente hectares dans la vallée du Lissourgues.
La propriété foncière en France est enregistrée dans les cadastres napoléoniens, mais ceux-ci ne sont pas faciles à lire ni à interpréter. Mon contact aux Archives Départementales tenta de m’expliquer leur fonctionnement, mais il était difficile de comprendre les inscriptions. Les détails des terres appartenant aux de Folmont occupaient une douzaine de pages dans un énorme registre au format A3, avec des parcelles ajoutées ou supprimées dans une écriture ancienne au fur et à mesure des transmissions familiales. Je pouvais distinguer les noms de hameaux ou de lieux-dits de Bélaye : Playssou,Lalande, Monville et même Laromiguière. Il était clair qu’à une époque les de Folmont avaient véritablement dominé la vallée.
Mais je savais encore très peu de choses sur les générations plus récentes de la famille. Je savais que, dans les années 1920, le principal auteur des lettres était Charles Antoine Henri de Testas de Folmont, appelé Henri. Arrière-petit-fils du colonel mort en1795, il possédait encore des terres dans la vallée, bien que dans les années 1920 il vive surtout à Bordeaux. Les registres communaux de la mairie de Bélaye m’apprirent qu’il était né à Cahors en 1873, fils de Dieudonné de Testas de Folmont et de Marie-Thérèse Charlotte de Bercegol de Floiras (le château suivant en aval des Albenquats).
Je savais aussi, grâce à la Société des Études du Lot, que la famille de Folmont avait autrefois possédé d’autres châteaux dans la région, dont un portant leur nom dans un village appelé Bagat-en-Quercy. Il semble que la famille ait vendu ce château ou l’ait échangé avec une autre branche, et en 1892, alors qu’il avait dix-neuf ans, Henri écrivit une lamentation sur cette perte. C’est un texté animé, sous forme de poème épique, qui décrit avec vivacité la vie dans un domaine rural à la fin du XIX° siècle : personnages hauts en couleur, longs week-ends de dîners, de charades, de divertissements.
« Oh, comme nous regrettons la joie de ces week-ends à Bagat. »
Et je savais aussi où ils avaient vécu à Bordeaux. À l’été 2015, Peter et moi fîmes un voyage dans la ville afin de retrouver les adresses des de Folmont d’après leur correspondance. En réalité, la plupart des lettres d’Henri au début des années 1920 étaient écrites sur le papier à en-tête de sa compagnie d’assurances, La Providence — incendie, accidents, située rue d’Orléans à Bordeaux, l’une des principales artères du centre-ville. D’autres lettres provenaient de restaurants : le Grand Café de Paris à Lesparre, juste à l’extérieur de Bordeaux, ou le Café Terminus, hôtel et restaurant au centre de Bordeaux. Mais en 1923, Henri mentionne dans une lettre à Faustin qu’il déménage du 30 rue de l’École, à Caudéran, à une maison route de Médard. Nous ne pûmes retrouver cette adresse — la rue avait sans doute été remaniée au fil des ans — mais nous retrouvâmes la maison de la rue de l’École.
Une illustration prendra place ici : La maison rue de l’École où Henri de Testas de Folmont vécut dans les années 20
C’est une petite maison mitoyenne en pierre, à deux étages, large de trois fenêtres ; elle est bien proportionnée, mais paraît étonnamment modeste pour une famille de cette importance. Plus tard, ils écrivent depuis la rue du Palais-Gallien, une rue bordée de belles et imposantes maisons de style Empire — ce qui, à mes yeux, correspondait davantage à une famille importante. Toutes ces adresses se trouvent dans l’ouest de Bordeaux; la rue du Palais-Gallien descend du centre de la ville vers le jardin botanique, un quartier qui reste aujourd’hui encore un secteur de belles maisons et de boutiques élégantes.
Internet confirma la filiation d’Henri et me fournit des détails sur les de Folmont remontant au Xe siècle, mais ce ne fut qu’à la suite d’une rencontre fortuite sur le marché de Prayssac, deux ans plus tard, que je rencontrai quelqu’un capable d’apporter un éclairage plus contemporain sur cette famille aristocratique. Une amie qui me donnait des cours de français me dit qu’une des commerçantes du marché du vendredi à Prayssac, une femme d’une quarantaine d’années, était une de Folmont, et que ses parents vivaient à une dizaine de kilomètres de Latour, sur le versant sud du Causse. Elle serait prête à me présenter à eux. Un appel téléphonique fut passé, les présentations faites, et, généreusement, Paul-Henri Delbreil m’invita à venir le voir, ainsi que sa femme et sa soeur, qui vivaient depuis de nombreuses années dans ce coin du Quercy. Ils vivent en réalité à Bagat-en-Quercy, dominé par le Château de Folmont dont la perte avait été lamentée par Henri.
Les Delbreils vivent de l’autre côté de la vallée, dans un autre domaine situé sur une colline voisine, une très belle maison longue, de plain-pied, avec deux ailes d’environ huit grandes fenêtres chacune. La cour est gazonnée, la façade couverte de vigne vierge et de roses et la terrasse regarde vers le sud-ouest sur une large vallée jusqu’à la ligne de collines suivante — un cadre parfait pour des apéritifs de fin d’après-midi à la fin de l’été.
Lors de cette première visite, Paul-Henri, un homme mince et digne d’une soixantaine avancée, nous invita dans le salon de réception, où nous nous perchâmes poliment sur de petites chaises raides pendant que j’expliquais ce que j’essayais de faire. Paul-Henri fut immédiatement intéressé et j’appris qu’il était passionné de généalogie. Il me montra des tableaux généalogiques, impeccablement écrits, remontant à l’époque d’Antoine au XVIIIe siècle. Henri de Testas de Folmont était le grand-oncle de Paul-Henri. Henri et Eugénie eurent trois enfants : Geneviève en1897, Guy trois ans plus tard, et Germaine en 1902, bien qu’elle soit morte bébé. En 1921, Geneviève épousa son cousin, le docteur Emmanuel Charles David de Prades, du château de Floiras, en aval des Albenquats et de Latour
Cela paraissait logique, car Geneviève est mentionnée dans les lettres d’Henri et devient plus tard la principale correspondante, avec des liens étroits avec les Ouillères. Guy, le second enfant d’Henri, épousa Colette Prévot en 1932; ils vivaient à Bordeaux et eurent deux enfants, Jacques et Antoine, qui continuèrent à visiter les Albenquats chaque année jusqu’au début des années 2000 — c’étaient eux, les « visiteurs de Paris ou de Bordeaux » dont on m’avait parlé.
Je rendis visite aux Delbreil plusieurs fois ; les entretiens passèrent de la formalité du salon à la chaleur de la cuisine avec sa grande table ronde et accueillante. On étalait des tableaux, je les recopiais, je prenais des photographies. Puis nous allions au jardin nous asseoir en buvant une citronnade maison, face à la belle vue vers le château de Bagat. Je demandai à Paul-Henri s’il possédait des photographies de famille d’Henri ou de Geneviève, et il retrouva une photographie noir et blanc passée montrant un groupe à un mariage familial datant de 1920, où Geneviève se tient à côté du docteur Charles Emmanuel David de Prades, son fiancé. C’est un beau jeune homme, en chemise à col cassé et costume sombre, les cheveux séparés par une raie au milieu, avec une petite moustache. Il sourit légèrement. Geneviève est un peu plus grande que lui et porte une robe descendant à mi-mollet, qui semble être une simple robe chemisier, peut-être en soie, au léger éclat du tissu et à sa manière de tomber. Elle est grave, jolie, et regarde droit l’objectif.
Les détails et la texture commençaient à se mettre en place. Et Paul-Henri avait de nombreux souvenirs d’eux. Enfant pendant la guerre, lui et sa soeur se rendaient aux Albenquats à bicyclette lorsque la famille venait, une montée épuisante jusqu’au Causse et au-delà. Mais ce fut la seule photographie que Paul-Henry put retrouver; à mon grand regret, il n’y en avait aucune d’Henri. Ainsi, même si je peux imaginer où il se trouvait lorsqu’il écrivait ses lettres, je ne peux pas me représenter sa personne. L’écriture d’Henri est fluide et assurée, penchée vers l’avant mais précise, avec les accents placés correctement sur les voyelles correspondantes — l’écriture d’un homme d’autorité et de confiance. Il s’excuse souvent — d’avoir tardé à répondre ou d’avoir été en retard sur autre chose — mais il n’a pas l’air repentant. Il regrette de ne pas avoir écrit plus tôt, mais on sent qu’il sera tout aussi lent la fois suivante, et la suivante encore. Pourtant son langage est gracieux et généreux, et je me surprends à l’apprécier.
Après leur mariage, Geneviève et Charles s’installèrent à Paris, où ils vivaient rue Demours, Wagram, dans le XVIIᵉ arrondissement. Elle meubla l’appartement avec des objets provenant des Albenquats et d’autres propriétés ; ainsi, en juillet 1922, elle écrivit à Faustin pour lui demander d’expédier par petite vitesse — par le chemin de fer —une table à feu, ainsi que des caisses qu’elle pensait que ses parents avaient laissées chez lui pour elle. Mais ce qui semblait être un bon début de vie conjugale fut bientôt mis à l’épreuve lorsque, l’année suivante, elle tomba gravement malade. En août 1922, Henri écrivit à Faustin : « Vous devez pensez que je suis mort ! Vous savez que je n’aime pas beaucoup écrire, et d’un autre côte nous devons venir aux Albenquats pour les vacances, j attendais ce moment-là pour parler avec vous. Ma présente lettre a donc but de vous annoncer que Madame F.arrivera aux Albenquats avec Mademoiselle Madeleine mercredi prochain 16 août sur le train de 6h ½ du soir. ».
Il poursuit en expliquant que Madame de Folmont, son épouse Eugénie, arrivera le 16 août de Paris, où elle a passé les deux mois et demi précédents à s’occuper de Madame David — Geneviève — qui a été très, très malade. Monsieur et Madame de Prades (c’est-à-dire Geneviève et son mari) arriveront deux jours plus tard, et il espère que l’air des Albenquats aidera Geneviève à se rétablir. La lettre se termine par une liste de demandes et de provisions, les détails de leurs vacances d’été. ‘
« Voulez-vous avoir l’obligeance, de faire préparer comme d’habitude, les provisions
d’usage— essence, huile, légumes, etc. J’ai fait addresser en gare de Castelfranc un
colis de provisions à l’adresse de Madame.
Madame m’a chargé de vous prier de vous de faire une demande auprès de la femme Lafond pour savoir si elle accepterait de venir tous les jours aux Albenquats
(moyennent… bien sur) pendant le séjour de Mme David. Elle pourrait à son choix ou
coucher aux Albenquats ou remonter coucher chez elle tous les soirs, comme elle le voudrait.
Voulez- vous enfin, avoir l’amabilité de faire prendre M et Mme et Mlle Madeleine à
Castelfranc mercredi soir au train de 6 heures ½ [de Paris].«
Il conclut en adressant ses salutations les plus chaleureuses à toute la famille.
« J’espère que tous les vôtres vont bien, dites les choses les plus aimables de ma part à Caroline, Leopold, Albine et Melissa qui doit être complètement guérie à l’heure qu’il est, et gardez pour vous mon cher Ouillères l’assurance de mes sentiments les plus dévoués… »
La convalescence de Geneviève fut lente. Quatre mois plus tard, au début de janvier 1923, Henri écrivit pour dire qu’il viendrait aux Albenquats mais sans Madame, qui se trouvait depuis deux mois avec Madame David de Prades — Geneviève — à Arcachon. Il semble que Geneviève allait mieux, mais très lentement, et ils resteraient probablement à Arcachon jusqu’en avril.
***
Au cours de la décennie suivante, une série de lettres me permit de mieux comprendre la relation entre le propriétaire et son régisseur. Le ton des lettres d’Henri est poli, presque affectueux, mais clairement hiérarchique. Un ami compara ces lettres à un croisement entre Upstairs, Downstairs, la série britannique sur une famille aristocratique déclinante, et le grand livre de Studs Terkel, Working, paru en 1974, qui recueille les témoignages d’un large éventail d’Américains parlant de leur vie professionnelle.
Les excuses d’Henri continuent, comme dans une lettre de janvier suivant :
« Je suis embarrassé de ne pas vous avoir répondu plus tôt, mais cela ne vous étonnera pas, connaissant ma paresse lorsqu’il s’agit d’écrire. »
Et en septembre :
« J’avais l’intention de vous écrire, mais mon travail m’a obligé à remettre cela au
lendemain. »
Les lettres nous introduisent aussi aux réalités pratiques des affaires dans la vallée. Nous apprenons qu’il existait une pénurie de main-d’œuvre dans le Lot, car en 1922 de Folmont cherche des ouvriers pour ses exploitations. En février, Faustin reçoit une lettre du Bureau Départemental de la main-d’œuvre agricole à Cahors, en réponse à une demande qu’il a faite au nom de de Folmont pour obtenir de la main-d’œuvre supplémentaire afin de travailler ses terres. Bien que la population rurale — ou du moins la population masculine jeune — ait été
fortement réduite après la guerre, il semble qu’il existait une réserve de travailleurs en Bretagne, puisque le département décide d’envoyer deux délégués dans le Finistère afin d’ouvrir des négociations avec des familles bretonnes susceptibles d’être intéressées par un départ vers le Lot et d’organiser des visites pour les chefs de famille qui souhaiteraient venir s’installer et se consacrer à l’agriculture, soit comme métayers, soit comme fermiers. On ne sait pas très bien pourquoi il y avait un excédent de main-d’œuvre en Bretagne, d’autant plus que cette région semble avoir subi d’une manière disproportioné de pertes que d’autres régions de France.
Cependant, la pénurie de main-d’œuvre signifiait le plein emploi, et l’économie rurale prospérait. Des hommes arrivèrent non seulement de Bretagne mais aussi d’Espagne, du Portugal, d’Italie et de Belgique, et beaucoup restèrent, si bien qu’un siècle plus tard il existe dans la vallée du Lot des communautés portugaises et espagnoles solidement établies.
Mais il semble toutefois clair que, durant ces années, la famille de Folmont était une famille en déclin. Depuis le XIXᵉ siècle, lorsqu’ils avaient vendu le château de Folmont, leurs domaines semblaient se réduire progressivement, et les lettres du début des années 1920 montrent qu’Henri s’emploie activement à vendre des propriétés. Était-ce le résultat du déclin à long terme des classes propriétaires terriennes, ou cela reflétait-il plutôt l’affaiblissement économique croissant de l’économie mondiale dans les années 1920 et 1930 ? La question n’est pas entièrement claire, mais je penche pour la première hypothèse. La France avait
perdu tellement de jeunes hommes pendant la Grande Guerre que le pays ne connut jamais le chômage massif qui frappa la Grande-Bretagne dans les années 1930. La France était également relativement autosuffisante, et son économie reposait sur des entreprises petites et moyennes, plutôt que sur les grands trusts de Grande-Bretagne et d’Amérique, et la Dépression ne la toucha véritablement qu’en 1932 et 1933. Lorsque je demandai à Paul-Henri pourquoi son oncle se défaisait d’autant de propriétés, il répondit immédiatement que c’était, bien sûr, pour se procurer de l’argent.
Datées du début des années 1920, il y a des lettres assez divertissantes de deux acheteurs potentiels : l’une d’un certain M. Bellard, aux Pays-Bas ; l’autre d’un M. Prudent, de Sèvres, petite ville de la région Poitou-Charentes, qui cherche à acheter des terres et demande des renseignements sur les conditions. Il est enthousiaste et écrit le 10 décembre qu’il dispose des moyens nécessaires pour acheter la propriété. Mais le 2 février 1923, il écrit à Faustin qu’il trouve « curieux de ne pas avoir eu de nouvelles de de Folmont » (nous savons pourtant qu’Henri est un correspondant peu empressé). Prudent est toujours disposé à acquérir la
propriété ; il souhaite venir la visiter, mais veut s’assurer que le déplacement ne sera pas inutile. Il demande que Faustin le rencontre à Castelfranc afin de préciser les conditions de la transaction. Deux semaines plus tard, il exprime une grande impatience. Il écrit à Faustin :
« Je suis étonné de n’avoir reçu aucune réponse de votre part. Peut-être n’avez-vous
pas reçu ma lettre dans laquelle je vous écrivais que je suis prêt à traiter avec vous et vous demandais des renseignements et des détails concernant les conditions de location et de vente… »
Ce qu’il advint de cette affaire, je l’ignore, mais Henri continue à vendre. À la fin de mars, il est impatient de se débarrasser d’un certain nombre d’équipements : la grande cuve et la cuve à vin, ainsi que le pressoir. Faustin a reçu une offre d’acheteurs potentiels qu’Henri juge «trop bonne pour eux et pas assez bonne pour moi ». Il dit qu’il peut attendre ; il n’a pas besoin de l’argent, mais souhaite vendre ces objets parce qu’il ne les utilise plus. En réalité, il pense pouvoir obtenir un meilleur prix pour le pressoir à Bordeaux. Il veut également vendre la break, la voiture hippomobile, et accepterait 300 francs, bien que ce ne soit pas un bon prix, mais il ne veut pas payer davantage d’impôts.
Il peut dire qu’il n’a pas besoin d’argent, mais il continue de s’inquiéter des impôts en souffrance, et une lettre de septembre 1923 exprime de nombreuses préoccupations.
Concernant les ventes de propriétés, il laisse les détails à Faustin — « carte blanche — puisque vous vous occupez de cela depuis vingt ans et que vous avez toujours mes intérêts à cœur, il serait de mauvaise grâce de commencer à vous donner des conseils maintenant » ; quant aux impôts dus, il serait reconnaissant si Faustin pouvait utiliser l’argent provenant des fermages des métayers pour payer les taxes dues à Sauzet. Il souhaite que Faustin vende divers équipements agricoles — des foudres, grands tonneaux, et le pressoir, qui n’a toujours pas trouvé preneur. Faustin doit également vérifier ses propriétés dans les registres cadastraux à Albas, et il y a encore une propriété qu’il aimerait vendre immédiatement. « Je pense que vous devriez pouvoir en tirer cinq ou six mille francs. » Pour d’autres biens, Faustin doit se renseigner sur les prix et ils pourront les comparer avec ceux de Bordeaux. La lettre suivante concerne de nouveau les impôts. Henri rappelle à Faustin que si les taxes ne sont pas payées avant le 1er juillet, une amende de 10 % sera appliquée. Il est inquiet. Il se plaint de n’avoir reçu qu’un seul avis d’imposition concernant une propriété qu’il a vendue ; il a reçu une lettre menaçante du percepteur de Sauzet pour 470 francs, alors qu’il pensait que Faustin lui avait dit que tous les impôts dus avaient été réglés en décembre précédent. Il mentionne un paiement de 400 francs pour deux barriques de vin et de 500 francs pour les effets provenant d’une autre ferme qu’il a vendue, mais souhaite savoir clairement s’il doit payer des impôts supplémentaires en plus de cela.
Toutes ces transactions devaient occuper Faustin, si bien qu’après son retour du service militaire Paul prit en charge la gestion de la ferme et des vignobles. Paul souffrait de la sciatique et de l’arthrite qui l’avaient tenu éloigné du service actif dans l’armée pendant plusieurs années et il marchait toujours avec une canne. Son emphysème, conséquence de l’attaque au gaz, devait aussi le faire souffrir, mais avec le stoïcisme des paysans du monde entier il poursuivait simplement sa vie. Et en 1923, à l’âge de trente-cinq ans, il se maria. Sa fiancée était Germaine Roux, fille de Pierre Péchaud, qui possédait le moulin à eau de Latour, comme l’indique le recensement de 1922. Et c’est là que je compris : c’était ma maison.
J’avais trouvé le lien avec la famille Ouillères — par le mariage de Paul avec la fille du meunier. Cela n’avait pas été évident au départ à cause du nom de famille de Germaine, Roux, mais j’appris plus tard, au cours d’une conversation avec Louis, que Germaine avait été adoptée par la famille Péchaud — pourquoi et quand, je ne le sais pas. Un mystère de plus était ainsi résolu, même si un autre venait d’apparaître.
Il y eut un second mariage dans la famille en 1923, celui de la sœur cadette de Paul, Marie-Jeanne (Melissa), alors âgée de vingt-six ans, avec un jeune homme nommé Marc Dumeaux, originaire du village voisin de Puy-l’Évêque. Comme Paul, Dumeaux s’était marié tard, à trente-huit ans ; lui aussi avait combattu à Verdun et avait reçu la Croix de Guerre. Mais contrairement à Paul, il n’était pas agriculteur mais tonnelier, métier essentiel dans les vignobles de la région. Henri de Folmont écrivit alors à Faustin pour féliciter Caroline et lui-même des mariages de deux de leurs enfants, Paul et Marie-Jeanne — « les quatres fiancés », comme il les appelle. Il accepte volontiers l’invitation de Faustin à se joindre à la famille pour les célébrations. Il précise qu’il arrivera le samedi 21, par le premier train à Castelfranc.
L’année suivante, 1924, commença par une naissance ; Faustin était désormais grand-père, et c’est Melissa qui donna le premier petit-enfant à la famille. Henri de Folmont envoya ses félicitations ainsi qu’un petit cadeau pour Melissa de la part de Madame, et taquina Léopold Paul en lui demandant quand il allait produire un fils pour perpétuer l’ancien nom de famille des Ouillères à Bélaye. En réalité, Paul avait déjà relevé le défi et, moins d’un an après leur mariage, Germaine donna naissance à leur premier enfant, Irénée, né en février 1924, très peu de temps après la naissance du fils de Melissa. Henri terminait toujours ses lettres en adressant ses meilleurs vœux à la famille.
Ces lettres montrent à quel point Henri était proche des affaires de Faustin et de sa famille. À Noël 1923, il avait envoyé six caisses d’huîtres et une caisse de vin de Saumur, et il invita Faustin à venir passer quelques jours à Bordeaux pendant l’hiver, « maintenant que Léopold est rentré ». Il dit à Faustin combien Madame avait apprécié son séjour dans le Lot et combien elle avait été sensible à l’accueil chaleureux et excellent qu’ils lui avaient réservé. Ils prévoyaient de passer au moins un mois aux Albenquats l’année suivante. Plus tard, en mars, il écrit qu’il espère que Germaine est désormais remise, après la naissance d’Irénée le mois précédent — peut-être avait-elle connu un accouchement difficile — et qu’il se réjouit de voir les petits-enfants.
Malheureusement, l’épouse de Faustin, Caroline, ne vécut pas assez longtemps pour voir ses petits-enfants, car elle mourut soudainement à la fin du mois d’août de l’année précédente.
Henri écrivit :
« Je voulais… cependant renouveler à vous et à tous les vôtres nos sentiments de bien sincère compassion pour la mort de cette pauvre Caroline qui doit faire un bien grand vide à foyer, et nous le regrettons, je vous l’assure, bien sincèrement. Nous aurions aimé avoir quelques détails sur sa mort, comment elle a pris mal, et comment elle est tombée malade et si elle n’a pas quitté cette vie sans trop de regrets. »
Pendant ce temps, Henri continue à vendre des biens et adresse à Faustin des instructions détaillées dans plusieurs lettres au cours de l’année 1924. Par exemple, il lui demande d’aller récupérer divers meubles chez des voisins à qui il les avait laissés. Madame, écrit-il, souhaite que Faustin apporte aux Albenquats plusieurs objets : tous les miroirs, le placard du corridor, la verrerie et la porcelaine, l’eau-de-vie, l’ancien buffet de la pièce à droite de la cuisine, ainsi que les chaises de paille et les fauteuils à assise. Tout le reste doit être vendu, sauf le vieux vin, que Faustin doit envoyer à sa nouvelle adresse à Caudéron, dans l’ouest de Bordeaux, où il vient de s’installer. Henri reconnaît que la vente des propriétés représente beaucoup de travail et il s’excuse d’en imposer autant à Faustin, le remerciant par avance et adressant ses salutations à « vous, Albine et les deux jeunes familles » — c’est-à-dire Paul et Germaine, et Melissa et Marc Dumeaux. Pour la vente suivante, Henri décide de garder tous les meubles, même les miroirs fixés aux murs, et il espère que Faustin n’a pas oublié d’envoyer toute l’eau-de-vie et tout le vin aux Albenquats — le ton de cette lettre est inhabituellement inquiet. Geneviève demanda que certains objets provenant des ventes de propriétés lui soient envoyés à Paris, et elle écrivit elle aussi à Faustin pour lui dire combien elle lui était reconnaissante d’avoir supervisé ces transactions et lui demanda de lui indiquer combien elle lui devait. Au bas de la lettre figure un calcul au crayon, écrit — je pense — de la main de Faustin : le total est de 212,15 francs, sans doute les frais engagés. Elle adresse également ses salutations aux petits enfants et aux mamans. Elle-même va de mieux en mieux et espère aller à Bordeaux pour Pâques. L’écriture de Geneviève est très différente de celle de son père : beaucoup plus grande, inclinée vers l’avant, avec des boucles hautes au-dessus de la ligne et des fioritures au début des phrases — une écriture assurée. Bien que la correspondance fasse souvent allusion à sa santé fragile, son écriture ne trahit aucune faiblesse.
Les lettres d’instructions d’Henri précisent en détail les provisions que Faustin doit préparer lorsque la famille vient séjourner aux Albenquats : deux kilogrammes de graisse, une livre de chandelles, un litre d’huile, du sel et du poivre, des pommes de terre, de l’ail, du vinaigre, des oignons, une livre de café, du savon ; ainsi que des tomates, des œufs, du beurre, un kilogramme de sucre, du sucre, de l’essence et un paquet de lessive Saint-Marc. Il aimerait aussi savoir si un certain voisin possède encore une chèvre en lait et demande également des légumes — haricots, laitue, potiron, melon. Faustin note que le coût total de ces provisions s’élevait à 55,45 francs. La lettre se termine avec affection et de bons souhaits : « Je n’ai pas besoin de vous dire, mon cher Ouillères, combien je suis content de passer quelques jours aux Albenquats t de tous vous voir »
Tragiquement, Charles, le mari de Geneviève, mourut en 1929, la laissant veuve à l’âge de trente-deux ans. Ils n’avaient pas eu d’enfants. Et en 1931, Faustin mourut à son tour, laissant Léopold Paul à la tête du foyer. C’était la fin de la relation chaleureuse entre Faustin, homme consciencieux et bienveillant, et Henri, avec sa manière dilatoire d’écrire des lettres.
Malgré la Grande Dépression, et la tristesse particulière de Geneviève, la vie de ces familles semblait stable, confortable. Henri de Folmont ne se défaisait plus frénétiquement de ses propriétés et la famille avait pris l’habitude de venir passer l’été aux Albenquats. Après l’agitation des préoccupations financières d’Henri au début des années 1920, la chronique des lettres connaît une pause. Je possède très peu de lettres entre 1925 et le début des années 1930. Une lettre de Geneviève de Prades à Léopold (comme la famille de Folmont l’appelait — alors que tout le monde l’appelait Paul) en janvier 1936 reprend les demandes d’Henri concernant les provisions — nourriture et chauffage — aux Albenquats, mais en dehors de cela la prochaine communication de la famille de Folmont date de 1940, dans des circonstances très différentes.


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