Following the Letters by Hilary SUNMAN

Following the Letters by Hilary SUNMAN


septième traduction

Part Two : Life Torn Apart

6 – France prise

« Nos succès sont immenses et il me semble inévitable que l’autre camp s’effondre
bientôt. Nous n’aurions jamais imaginé que la guerre à l’ouest ressemblerait à cela. »
— Rommel, depuis Rouen, à sa femme, 10 juin 1940


« Une grande botte avait écrasé une fourmilière dans le nord et les fourmis se
mettaient en marche. Laborieusement. Sans panique. Sans espoir. Sans désespoir…
Où vont-elles ? Elles n’en ont aucune idée ! »
— Saint-Exupéry, 1942


Au moment de la déclaration de guerre en septembre 1939, les habitants quittèrent Paris en
masse vers le sud de la France – le premier exode de la guerre. Beaucoup de familles ayant
une résidence secondaire ou des proches à la campagne quittèrent la capitale, et, d’après les
adresses de ses lettres, il semble que Geneviève quitta son appartement parisien pour la
demeure familiale de Bordeaux.


Janet Tessier du Cros, Écossaise mariée à un Français et vivant à Paris, décrivit sa fuite dans
ses mémoires éclairantes Divided Loyalties (titre dont la signification prendra plus tard tout
son sens). Avec son mari et leur fils de trois ans, elle quitta Paris pour la maison familiale de
son mari en Corrèze, dans le sud-ouest, voyage de trois jours dans des trains bondés, avec peu
de nourriture, d’interminables retards et beaucoup d’inconfort. Elle raconte les larmes versées
lorsque les jeunes hommes quittèrent leurs épouses et leurs enfants pour s’enrôler ; mais aussi
ce sentiment nouveau de détermination : la guerre enfin déclarée, l’enthousiasme, la
conviction que, bien sûr, la France gagnerait — la France, dotée de la plus grande armée du
monde.


Pourtant, il ne se passa pas grand-chose au début. Une fois la guerre déclarée, l’excitation
régnait, mais la vallée du Lot et les collines du Quercy restaient calmes et fertiles : les
vendanges allaient bientôt commencer. Marius Salamitte continuait d’acheter du vin et de
s’inquiéter des perdreaux. Il écrivit à Paul :
… as-tu terminé les vendanges ? Les perdreaux doivent être détendus après la
fermeture ! Après ce répit, ils auront retrouvé confiance dans leur tranquillité ! Si la
récolte est finie, nous pourrions venir séjourner à Laromiguière lundi prochain,
le 10 octobre, et passer toute la journée suivante à chasser ! Si cela te convient, et si
le nouveau propriétaire de Cousserans l’autorise, fais-moi savoir si nous pouvons
venir.


Au début de la guerre, la France mobilisa cinq millions d’hommes. La foule et l’irrégularité
des trains s’expliquaient par le fait que tout le réseau ferroviaire servait au transport des
troupes – et de leurs chevaux. Roger Besse m’a raconté que son père Edmond fut appelé une
semaine après la déclaration de guerre et dut emmener son cheval au front, probablement
dans l’un de ces wagons portant l’inscription en grandes lettres : chevaux en long 8 —
hommes 40. Edmond rejoignit le 436ᵉ Régiment d’Infanterie à Pionniers à Nantes. Ces unités
de réservistes, peu exposées à la ligne de front, accomplissaient des tâches cruciales : routes,
tranchées, mines. Il avait quarante ans et avait combattu sur la Somme durant la Grande Guerre.

Il devait être confiant dans la victoire – tous ceux qui avaient combattu alors l’étaient. On

l’avait affecté chez les pionniers en raison de son âge ; les plus jeunes partaient au combat actif.
Chez les Ouillères, Paul, cinquante-deux ans, était désormais trop vieux pour servir, tandis
qu’Irénée était encore trop jeune.


En septembre, la British Expeditionary Force (BEF) débarqua à Nantes et à Saint-Nazaire,
mais peu d’action se produisit en France pendant plusieurs mois. Cette période fut
appelée la drôle de guerre — the Phony War en anglais ; dans l’un et l’autre pays, la vie
continuait à peu près normalement. Pourtant, ce laps de temps fut crucial pour les Alliés, déjà
conscients de la puissance allemande en matière de blindés et d’aviation. Cette drôle de
guerre permit une indispensable accélération du réarmement, la fabrication de chars, avions
et canons.
Entre-temps, rassurés par cette inaction, la plupart des Parisiens rentrèrent chez eux durant les
mois calmes de la drôle de guerre, convaincus encore que la grande armée française
l’emporterait — si jamais la véritable guerre commençait.

Au début de 1940, la machine militaire d’Hitler se mit en marche. À la surprise des Alliés,
le 9 avril, l’Allemagne envahit le Danemark et la Norvège. Les Alliés tentèrent d’intervenir,
mais sans efficacité ; la supériorité aérienne allemande, grâce à la Luftwaffe et aux
bombardiers en piqué Stukas – employés pour la première fois – écrasa les défenses
maritimes alliées. Cette défaite surprenante porta un coup au moral, surtout en France, mais
encouragea les dirigeants allemands. Le gouvernement français, faible et divisé, se révéla
incapable de décision.
Un mois plus tard, le 10 mai, l’Allemagne envahit les Pays-Bas, la Belgique et
le Luxembourg. En 1936, le roi Léopold III de Belgique avait dénoncé le traité franco-belge,
ramenant la Belgique à la neutralité, après la remilitarisation de la Rhénanie par l’Allemagne.
Par naïveté, Léopold crut qu’Hitler respecterait cette neutralité ; il pensait ainsi protéger
sa nation d’une invasion – mais cette décision empêcha désormais la France d’entrer
en Belgique pour la défendre. Ainsi, la Belgique tomba, sans défense, et la stratégie
de la ligne Maginot vola en éclats.


Une vague de réfugiés déferla vers le sud. Les trains, sales et surchargés, étaient pris d’assaut.
Ken Wachsberger, Juif belge, en faisait partie : il envoya d’abord sa femme et ses enfants,
puis les rejoignit. Il décrivit plus tard la scène à la gare de Bruxelles :
La gare était un chaos total, une pagaille. Un wagon prévu pour 350 personnes
en contenait 700. Les toilettes étaient emplies de bagages jusqu’au plafond. Les gens
pendaient aux fenêtres ; ils faisaient leurs besoins sur la voie. Si l’on avait un corps
mince, on se glissait par une fenêtre, car sur les marches il n’y avait plus de place…

J’ai poussé mes enfants dedans et j’ai dit à Avram ( son fils) de se coucher à travers

trois places pour que ma femme et Eliane (un bébé de trois mois) puissent s’asseoir.
(Il partit quelques jours plus tard et survécut à la guerre avec sa famille, après s’être converti
au christianisme et avoir rejoint la Résistance en Corrèze.)


Un autre témoin, la journaliste américaine Clare Booth, écrivit sur l’arrivée à Paris
des réfugiés belges, entrant par la Gare du Nord et la Gare de l’Est :
Ils descendaient des trains avec des visages hagards, désorientés, blêmes, saignants,
tordus par des Niagaras de larmes… portant vélos, ballots, valises cabossées, cages
à oiseau, bébés, chiens – ou se soutenant mutuellement – ils venaient, et venaient,
et venaient.
Beaucoup prirent la route du sud : Cahors devint un centre pour les réfugiés belges ;
la Croix-Rouge belge y installa son siège.
Parmi eux se trouvait la famille Bernheim : Olga et Paul avec leur fille Jacqueline âgée
de trois ans, la grand-mère, l’oncle et leur bonne Jeanne Tordeur, fervente catholique. Paul
trouva rapidement du travail, et la famille s’établit à Cahors. Par prudence, Jeanne Tordeur
fit passer Jacqueline pour sa propre fille, la fit baptiser et l’envoya à l’école de la paroisse –
preuve qu’une vigilance constante s’imposait déjà.


Les véritables attaques allemandes commencèrent le 10 mai, dans un secret extrême imposé
par Hitler : personne ne savait, jusqu’à la dernière minute, que l’assaut était imminent.
Les panzers étaient tenus prêts dans d’immenses hangars. Huit divisions de chars dirigeaient
la charge vers la France, soutenues et protégées par la Luftwaffe et les Stukas. Ce plan
comportait un risque énorme : si la charge blindée avait été repoussée, le désastre eût été total
pour l’Allemagne. Les officiers supérieurs allemands en avaient conscience ; en 1939,
ils savaient ne pas être prêts pour une guerre totale. Mais Hitler imposa sa volonté, et,
comme il l’avait prévu, les défenses alliées ne firent pas le poids face à la ferveur d’une armée
professionnelle galvanisée et guidée, selon les mots d’un chroniqueur, par « un prophète
démoniaque, entièrement sûr de lui, et doté d’une machine de guerre superlative ».

Dans la campagne belge menant vers Sedan et la Meuse – redevenue une frontière – se trouvait
une concentration colossale de 1 200 à 1 500 chars.
Le chef des opérations allemand, le général von Blumentritt, décrivit alors une armée avançant
« comme une phalanx géante s’étendant sur cent milles ; l’arrière à cinquante milles
à l’est du Rhin ; et si l’on avait mis ces panzers bout à bout, la queue de la colonne
serait à Königsberg en Prusse orientale et la tête à Trèves ».
Au lieu d’accompagner l’infanterie comme en 1914-18, les panzers fonçaient désormais
en avant, à travers la campagne belgo-hollandaise.

-Alastair Horne ‘ To lose a battle’ 1969 Je lui suis très redevable pour ce chapitre-

D’abord, écrit Horne , venaient les chars et l’infanterie motorisée ; puis les colonnes de

ravitaillement lourdes ; et enfin, bien derrière le Rhin, marchant ou chevauchant en chantant

à qui mieux mieux, l’infanterie de réserve, destinée à tenir les terrains conquis.


Il serait faux de dire qu’aucune défense n’existait. Il y avait bien des barricades dans les forêts
belges, mais elles n’étaient pas gardées ; les chars pouvaient les contourner à travers bois,
ou bien les sapeurs rétablissaient la route.
Et les panzers – notamment la 7ᵉ Division de Rommel – avançaient avec assurance,« arrosant
des rafales de mitrailleuses et de canons les lisières des bois, tandis que la cavalerie
française, les chars et les chevaux mêlés, dispersés en désordre ».


Les forces françaises se concentraient alors sur les Pays-Bas, tandis que la BEF entrait
en Belgique, réveillant de vieux souvenirs de 1918. Les Alliés croyaient que l’effort principal
allemand se porterait entre Maastricht et Liège ; ils pensaient leurs positions correctes
et ignoraient les immenses mouvements vers les Ardennes. L’Allemagne disposait
d’un parapluie aérien efficace interdisant toute reconnaissance alliée, et les forêts denses
des Ardennes offraient un camouflage naturel où « des divisions pouvaient disparaître
d’une heure à l’autre ».
Le 12 mai, week-end de la Pentecôte, les premiers chars franchirent la Semois, affluent
de la Meuse. La cavalerie française se replia sur la rive ouest, détruisant tous les ponts.
Mais dès le 13 mai, le plus célèbre des généraux allemands, Erwin Rommel, traversait
la Meuse à Dinant, affrontant une forte résistance.


Plus au sud, la 1ʳᵉ division blindée de Guderian franchissait la Meuse à Sedan ; les combats
furent acharnés. Les Français étaient persuadés que les Allemands ne pourraient la franchir –
leurs colonnes d’infanterie étant engluées dans les routes des Ardennes – mais le temps, clair
et sec, favorisait les attaques aériennes : la Luftwaffe entra en action, bombardant sans relâche
les positions françaises avec ses Stukas et Dorniers. L’aviation alliée tenta de riposter, mais fut
submergée. Les Stukas épouvantaient : un sergent allemand écrivit :
« Escadrille après escadrille s’élève, se met en ligne, puis, brusquement, les premiers
appareils plongent à pic, suivis des seconds, troisièmes… dix, douze avions fondent
sur leur proie comme des rapaces ; ils larguent leur chargement : une pluie serrée
de bombes siffle sur Sedan et ses bunkers. »
Le vacarme était assourdissant ; le hurlement des Stukas terrifia et anéantit le moral
de l’artillerie française.


Le 14 mai, les Allemands consolidaient leurs têtes de pont sur la Meuse, en prévision
de leur grande percée blindée à travers le nord de la France. Une dernière bataille à Stonne,
au sud de Sedan, arrêta brièvement leur avancée, mais dès le 19 mai le front des panzers avait
pivoté sur la France vers la Manche.
Le général de Gaulle attaqua depuis le sud, mais fut rapidement débordé.
La BEF lança une attaque contre la ligne allemande à Arras le 21 mai, mais Rommel
contourna la ville par le sud et accéléra vers le nord, débordant les Forces britanniques.
Le 29 mai, les troupes alliées étaient encerclées à Dunkerque. Une attaque foudroyante,
d’une bravoure stupéfiante.


L’été dernier, j’ai visité Sedan et les environs pour comprendre ce qui s’y était passé.
Les champs de bataille de Verdun émeuvent encore, mais à Sedan, il ne reste guère
qu’une étendue de vingt kilomètres de terrain découvert, au nord du dernier fort
de la ligne Maginot — jamais achevé, faute de crédits et par excès de confiance
dans la Belgique — et l’extraordinaire relief des Ardennes. Quand on circule dans ces vallées
étroites, aux virages en épingles et aux gorges encaissées, on ne peut que s’émerveiller
que les panzers y aient pénétré si vite, et si facilement.


La défaite fut amère pour la France et les Alliés. Soldats, cavalerie, chevaux – tout était brisé,
désorganisé.Les troupes françaises se retrouvèrent isolées de leurs unités. Des fuyards du front
marchaient vers l’ouest, venant de Belgique, traînant leur barda, mêlés aux civils en fuite et le
détritus de guerre. Le 19 mai, la neuvième armée française fut anéantie.
John Fletcher, dans l’introduction du roman de Claude Simon, La Route des Flandres – Simon
lui-même conscrit, en retraite avec deux officiers – écrit :
Le temps était idéal : journées ensoleillées, ciel limpide de l’aube au crépuscule.
Temps parfait pour les panzer-divisions allemandes qui franchissaient la Meuse
presque sans défense, et pour leur aviation de soutien.
Temps exécrable pour la malheureuse cavalerie française essayant d’arrêter
des chars avec des troupes désorientées montées, faut-il le dire, à cheval.
Du point de vue allemand, la campagne fut un triomphe éclatant ; pour la France,
une déroute humiliante.
Le livre de Simon dépeint avec force cette fuite, ce désastre, ce débordement aveugle, patient,
sans fin. Il décrit le paysage jonché de détritus sur des kilomètres :
« … une double traînée d’ordures, d’épaves, comme si une crue subite avait sillonné
la route, s’était retirée aussitôt, laissant sur ses pentes ce mélange confus, souillé,
inerte : choses, bêtes, hommes morts… exhalant, non pas l’héroïque odeur
de la décomposition, mais simplement la puanteur ».
Symbole central du roman : un cheval mort, gonflé, déjà repris par la terre, couvert de sang
et de boue.
Il ne fallut qu’un jour de plus aux Allemands pour atteindre la côte : en dix jours, les équipes
de panzers avaient parcouru plus de deux cents miles, atteignant l’Atlantique et encerclant
l’élite des armées alliées. Mais leur avancée comportait un risque : ils étaient très en avant
de leur infanterie ; isolées, les pointes de chars pouvaient être coupée.
Les Britanniques lancèrent bien une contre-attaque à Arras, fragile, sans poids ; elle jeta
néanmoins quelque confusion dans les rangs allemands et retarda la prise des ports
de la Manche.
Cela permit au général Gort, commandant-en-chef de la BEF, d’ordonner dans la nuit
du 23 mai le repli pour évacuation : sa mission devenait désormais de sauver les troupes, non
de combattre.
Une mission vouée à l’échec si Hitler n’avait, le 24 mai, ordonné à ses forces
terrestres : Halte !
Les historiens débattent encore de cet ordre : l’armée allemande pouvait achever la destruction
de la BEF et de l’armée française. Mais ce Halte imprévu donna à Gort l’espace vital
pour évacuer ses troupes.
La Luftwaffe, fierté de Goering, reçut pour mission de « finir le travail ».
Le 26 mai, les Alliés établirent une forte ceinture défensive autour de Dunkerque ;
l’évacuation commença sur les plages.
Le Halte signifiait que, même si les troupes allemandes avaient pu redémarrer aussitôt,
le temps perdu aurait été décisif. La haute hiérarchie allemande connut ici une véritable
désorganisation.
Les troupes terrestres tenaient la ligne, mais le rôle le plus crucial revint à la RAF, qui lança
tout ce qui pouvait voler. La couverture aérienne britannique effectua près de 3 000 sorties
pendant les dix jours de l’évacuation. Le 3 juin au matin, les derniers soldats britanniques
embarquaient ; bien que les Allemands ne fussent plus qu’à deux kilomètres de la mer,
l’arrière-garde française les retenait encore. Le lendemain, l’ultime contingent français était
embarqué.
Au total, 337 000 hommes furent évacués, dont 110 000 Français.
Les 40 000 Français de l’arrière-garde restés sur place suscitèrent ensuite un dur ressentiment
envers les Britanniques, mais 40 000 soldats britanniques eux-mêmes furent aussi abandonnés
et partagèrent ce sentiment.
Tous furent capturés, envoyés dans des camps de prisonniers allemands aux conditions
sordides – faim, maltraitances –, en violation flagrante de la Convention de Genève.
Les Français évacués par l’opération Dynamo reçurent en Angleterre un accueil admirable —
un accueil magnifique des Anglais — et un profond respect.


Parmi les 110 000 se trouvait le père de Roger.
Lorsque Edmond Besse arriva dans le Nord, l’armée allemande fonçait déjà vers la Manche.
Comme pionnier, il put participer à l’édification des défenses de Dunkerque mises en place
hâtivement ; il fut encerclé avec la BEF et les restes de l’armée française, puis évacué
vers la Grande-Bretagne.
L’Opération Dynamo – retraite miraculeuse – demeure, dans la mémoire anglaise, un symbole
d’héroïsme, bien qu’elle fût aussi une fuite d’une armée vaincue.
L’appel aux 850 « Little Ships », bateaux civils de plus de 9 mètres, fut un acte de courage
du gouvernement et des propriétaires eux-mêmes.
Mais ce fut aussi un moment de profond découragement – l’heure la plus sombre
de la Grande-Bretagne.
Les soldats britanniques évacués furent réaffectés au service pour se reconstituer.
Les Français, eux, durent regagner au plus vite le front où leurs compagnons combattaient
encore.
En attendant, 100 000 hommes devaient être hébergés : dans des camps du sud de l’Angleterre,
dans des hôpitaux, voire des hôtels réquisitionnés.
Des cartes postales racontent ces moments : un officier logé au Royal Hotel de Weymouth
écrit le 4 juin : « Mon amour d’Angleterre, où je suis arrivé en excellente santé ! »
Parfois, la rotation fut fulgurante : un soldat évacué le 1ᵉʳ juin prit le train pour Londres,
puis rejoignit le lendemain Weymouth, embarqua sur l’Antwerp à 16 h et atteignit Cherbourg
à 4 h du matin le 3 juin ; de là, le train l’amena à Évreux où il reprit le combat.
Il trouva quand même le temps d’écrire à sa fiancée le 2 juin : « ma petite chérie, tout va bien
malgré mon long silence. Affectueusement à tous. Camille. »
Nous savons qu’Edmond Besse ne fut pas rapatrié immédiatement : selon Roger,
lorsqu’il revint, la France était déjà tombée.
Il dut rentrer entre le 7 et le 10 juin, juste après la défense abandonnée de Paris.
S’il avait été blessé, il aurait pu être hospitalisé près de Londres ; beaucoup
d’hôpitaux militaires y fonctionnaient.
Un soldat français écrit, depuis le Wellhouse Hospital, Barnet : « Je suis quelque part
en Angleterre, le bras gauche cassé, mais le moral excellent. Il faut que cela suive son cours. »
Des mots que nous entendrons de nouveau.
Au moment où Edmond fut rapatrié, les combats étaient terminés, mais il risquait capture
et déportation. Avec un ami d’Anglars, il s’échappa vers le sud sur des vélos volés ;
trois semaines de route pour retrouver le Lot, traversant des postes allemands – dont les soldats
se montrèrent, paraît-il, très courtois : réputation qu’ils gardèrent aux premiers jours
de l’Occupation, lorsqu’on les disait « très corrects ».
Après le « miracle de Dunkerque », l’armée française en déroute continua de combattre,
malgré tout.
Hitler prit Dunkerque le 5 juin et ordonna que les cloches du Reich sonnent trois jours durant
pour célébrer la plus grande bataille de l’histoire du monde.
L’armée française combattit encore, mais le 8 juin, Paris commençait à se vider, amorçant
le second exode. Le 9, le gouvernement quitta la capitale ; le 11, le général Weygand
la déclara « ville ouverte ». Il n’y aurait plus de défense, Paris capitula. Le 13 juin 1940,
l’armée allemande entra dans la ville — paisiblement, avec dignité.
Robert Noireau, communiste et futur chef de la Résistance dans le Lot, habitait alors Paris ; il
avait donné rendez-vous à un ami à l’Étoile, en haut des Champs-Élysées. Il raconta :
« Soudain je levai la tête, intrigué. De la musique montait sur l’avenue, de plus en plus
forte, et je vis devant moi un spectacle que je n’oublierai jamais : un officier à cheval
ouvrait la marche d’une compagnie en ordre impeccable. Sa monture piaffait,
les fifres sonnaient triomphalement, et les Allemands suivaient d’un pas lent
et solennel : les vainqueurs arrivaient, tranquilles et sûrs d’eux. » 

Pour la seconde fois en un an, les Parisiens fuyaient. Les scènes à travers la France étaient
déchirantes : une mer de gens, des chariots à cheval, des vélos chargés de vêtements,
de casseroles, de nourriture, de poules — tout ce qu’ils pouvaient emporter — descendaient
vers le sud.
Maud, tante d’un vieil ami, infirmière pendant la Grande Guerre et épouse
d’un soldat français, écrivit :
« C’était une panique affreuse : les gens quittaient Paris en masse. Ceux qui avaient
des voitures partaient, d’autres suivaient avec charrettes, bicyclettes, poussettes,
landaus ; mais la plupart étaient à pied — pauvres âmes luttant avec leurs enfants
vers la gare.
Ce défilé dura trois jours et trois nuits. On n’apercevait même plus la route tant
la foule était dense ; on l’entendait rumeur toute la nuit. Beaucoup dormaient dehors,
près de la gare. Peu de trains, bondés. Je passais par le Jardin des Plantes pour voir
la foule se rendant à la gare d’Austerlitz. C’était si pathétique : de pauvres vieux
traînant leurs baluchons, certains incapables de marcher, poussés dans des poussettes
par leurs familles. »

Quelques-uns, dont elle, restèrent : « Tout le monde ne pourra pas aller bien loin »,
pensa-t-elle.
Puis les trains cessèrent, mais la foule continua, à pied, cherchant à fuir Paris, pauvres âmes.
Beaucoup ne revinrent jamais ; tués, morts sur la route. Ils voulaient rejoindre la campagne,
des familles, n’importe où pour échapper aux Boches.
Les images restent insoutenables : un homme traînant une charrette à harnais, chargée
de matelas, valises, vêtements, tirée par des enfants ; une femme en vêtements de travail
guidant un attelage croulant sous les meubles ; une vieille femme poussée dans un landau ;
des voitures surchargées ; des femmes portant des bébés, des tout-petits accrochés
à leurs jupes. Les gares grouillaient de cris et de larmes. Des enfants, séparés, poussés
dans des wagons pour leur donner une chance de survie.
Et sous le soleil de juin, les cornes de brume se turent, les gens épuisés tombèrent de soif
et de fatigue. Les réfugiés affluèrent dans les villages du sud-ouest, région de refuge séculaire,
éloignée du front — déjà refuge pendant la grande guerre et celle de 1870. Des dizaines
de milliers arrivèrent. À Cahors, la population passa de treize mille à plus
de soixante-dix mille ; même chose à Brive et Montauban.
Une jeune femme se souvint :
« Un dimanche, sur la route entre Cahors et Montauban, je croisai une procession
ininterrompue de véhicules civils et militaires, des piétons, des soldats dispersés.
Une parade triste, un cortège presque impossible à traverser. »
Le Journal du Lot, en juin 1940, rapporte un défilé incessant de camions et voitures
de réfugiés, du matin au soir. Au début de juillet, plus de 100 000 réfugiés se trouvaient
dans le Lot, soit le double de la population habituelle. On réquisitionna bâtiments et bureaux,
on érigea des campements le long du Lot ; les gens logeaient dans les églises, granges, écuries,
garages, salles publiques. Nul, ni militaire ni civil, n’avait prévu cela. Certains repartirent,
d’autres restèrent ; parmi eux, une jeune femme nommée Mlle Parmentier, réfugiée de Paris,
accueillie par les Ouillères à Laromiguière.
L’armée française combattait encore, mais la situation était désespérée,
et le gouvernement – divisé – prêt à céder.

En mars, l’anglophile Paul Reynaud avait remplacé l’indécis Daladier
comme Premier ministre. Mais Reynaud était faible, et il nomma en mai le maréchal Pétain
vice-Président du Conseil, le vantant comme « l’homme qui peut faire naître une victoire
française d’un cataclysme ».
Ancien ambassadeur à Madrid pendant la guerre civile, Pétain jugeait l’entrée en guerre

de la France en 1939 une erreur. Impressionné par les succès allemands, il estimait qu’il fallait

éviter des pertes irrémédiables et mettre fin à la lutte au plus vite.
C’est alors que Churchill proposa une union entre la France et la Grande-Bretagne, idée
soutenue par de Gaulle et Reynaud : “une seule Nation, sous un seul gouvernement”.
Mais l’idée fut accueillie par des rire : Pétain parla de « mariage avec un cadavre ».
Chautemps ajouta : « Cela ferait de la France un dominion britannique ; mieux vaut
une province nazie, au moins on sait ce que c’est. »
La méfiance envers les Britanniques était profonde. Reynaud démissionna, Pétain
lui succéda et nomma Laval son adjoint.
Politiquement, Pétain rassurait la droite — discipline, autorité, grandeur passées —
et la gauche, qui voyait en lui le chef bienveillant de 1917. Mais à quatre-vingt-quatre ans,
encore droit et solennel, avec le regard bleu perçant, il avait maintenant les cheveux blancs et
il était presque sourd ; certains disaient qu’il divaguait, parlant d’une « heure quotidienne
de lucidité ». Héros pour une nation brisée, il s’allia pourtant aux partisans de l’armistice
plutôt qu’aux volontaires décidés à continuer le combat derrière de Gaulle.
L’effondrement du pays se traduisit par la fuite erratique du gouvernement, cherchant un asile.
Alors que les Allemands approchaient, les ministres gagnèrent Tours, sur la Loire, considérée
depuis toujours comme barrière naturelle vers le nord — déjà siège provisoire lors du siège
de 1870. C’était un mauvais choix , avec un rareté de logements, téléphones saturés.
À la mi-juin, le gouvernement déménagea à Bordeaux, cité de boulevards et de restaurants
sur la Garonne, bourgeoise et prospère. Mais la ville croulait sous les événements : pendant
l’exode, des milliers y cherchaient refuge chez amis ou famille. Geneviève David de Prades,
avec son réseau d’affaires et de famille en faisait partie, retrouvant sa mère Jeanne-Eugénie –
deux veuves réunies. L’arrivée du gouvernement ajouta à l’encombrement : tous les hôtels
pleins, tout logement pris. Les ministères occupèrent les grands bâtiments ;
les hauts fonctionnaires s’installèrent dans de luxueux appartements, tandis que les sans-abri,
les réfugiées, erraient dans les rues, les jardins ; dormaient dans les squares, les gares,
les cafés. Le peuple, excédé, s’en prit aux députés que leur inertie rendait haïssables.
Les fils se rompaient. Bordeaux aussi se révéla impropre à servir de capitale. Fin juin,
le gouvernement s’enfuit encore, cette fois à Clermont-Ferrand – pour le soulagement initial
des Bordelais – vite remplacé par l’arrivée des troupes allemandes d’occupation.
Pour les citoyens, la défaite fut un choc inouï. Fin mai, le Journal du Lot publiait encore
des éditoriaux bravaches :
« Hitler a tort s’il croit décourager la France par cet exode : il échouera. »
Le 16 mai, on lisait : « Le jour où tout semblera perdu, le monde verra de quoi la France
est capable. »
Les foules en fuite n’annonçaient pas, croyait-on, la catastrophe ; la population restait
incrédule. Le haut commandement français avait habilement masqué la manœuvre
du Sichelschnitt – le « coup de faucille » –, si bien que le sud, apprenant la chute
par les réfugiés, demeura dans la stupeur.
Mais les familles endeuillées comprirent vite. À Puy-l’Évêque, quatre morts
en 1940 : David Delrieu à Lucerne, René Foissac à Évreux, Pierre Gelvin à Châteauroux
début mai, Léon Gipoulou sur la Loire fin mai. Jean-Marc Conduché de Grézels mourut
à Bettencourt ; Pierre Labro de Prayssac, le 27 mai à Amiens. Et tout près de
Latour, Jean-Armand Couderc, dont la famille avait gagné Laromiguière dans les années 30,
tomba le 20 juin à Val-de-Marne, deux jours avant l’armistice.
Au total, 250 soldats du Lot moururent lors de l’offensive allemande – nombre faible comparé
aux 7 600 morts de 1914-18, mais le chagrin restait immense.

Durant des mois, j’ai peiné à retrouver ces chiffres. Aucun registre local, peu de témoignages.
Ce n’est qu’en consultant la base nationale Mémoire des hommes que j’ai pu voir l’ampleur
des pertes, longtemps tues, presque occultées.
Ce fut une époque stupéfiante. Alors que la bataille de Verdun avait duré dix mois,
l’Allemagne avait vaincu la Belgique, les Pays-Bas et la France en six semaines. Près de
deux millions de soldats français furent faits prisonniers ; les trois quarts furent envoyés en
Allemagne.
Depuis le 10 mai, les Allemands perdaient 47 000 hommes (plus 130 000 blessés ou disparus),
contre environ 68 000 Britanniques, 23 000 Belges et 10 000 Néerlandais. L’ampleur et la
rapidité de cette invasion dépassaient l’imagination. Oui, elle tenait du génie stratégique –
le Sichelschnitt, le coup de faucille : une percée fulgurante – mais l’effondrement français fut
aussi facilité par le chaos de l’exode, la reddition belge imprévue et l’encombrement des
routes, qui paralysa la riposte alliée.
Le 17 juin 1940, Philippe Pétain s’adressa à la nation :
À l’appel de M. le président de la République, j’assume à partir d’aujourd’hui
la direction du gouvernement de la France. Sûr de l’affection de notre
admirable armée, qui lutte avec un héroïsme digne de ses longues traditions
militaires contre un ennemi supérieur en nombre et en armes, sûr que par sa
magnifique résistance elle a rempli son devoir vis-à-vis de nos alliés, sûr de
l’appui des anciens combattants que j’ai eu la fierté de commander, sûr de la
confiance du peuple tout entier, je fais à la France le don de ma personne pour
atténuer son malheur.
En ces heures douloureuses, je pense aux malheureux réfugiés, qui, dans un
dénuement extrême, sillonnent nos routes. Je leur exprime ma compassion et
ma sollicitude. C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser
le combat.
Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à
rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les
moyens de mettre un terme aux hostilités.
Ainsi, persuadé d’avoir accompli son devoir, il se présenta comme le sauveur d’une France à
genoux.
Cinq jours plus tard, le 22 juin 1940, Pétain signa l’Armistice, deux jours après le
franchissement de la Loire par les troupes allemandes.
Et, symbole suprême, la signature eut lieu dans le même wagon ferroviaire, dans la même
clairière de Compiègne, que celui où l’Allemagne avait admis sa défaite en 1918. L’ironie
cinglante de l’histoire avait été soigneusement orchestrée par Hitler : le wagon fut sorti du
musée, replacé sur les rails ; le Führer s’assit là où Foch s’était tenu ; une énorme banderole
à croix gammée couvrait le monument célébrant la victoire française.
Pour Hitler, c’était une revanche théâtrale, la mise en scène du châtiment de 1918.
L’Américain William Shirer, correspondant à Berlin, l’observa aux jumelles depuis une
cinquantaine de mètres :
« Son visage flambait de mépris, de haine, de vengeance, de triomphe.
Il descendit du monument, dramatique ; il jeta tout son corps en avant, posa les mains
1sur les hanches, cambra les épaules, écartant les jambes : un geste superbe de défi, de mépris
ardent pour tout ce que représentait ce lieu depuis vingt-deux ans. »
Il ne s’était écoulé que six semaines depuis l’invasion de la Belgiqe

Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle monta à la tribune de la BBC à Londres — sa voix, grave,
résonna au-delà de la Manche et des frontières :
«Certes, nous avons été, nous sommes submergés par les forces mécaniques, terrestre et
aérienne de l’ennemi mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaitre ? la
défaite est-elle définitive ? Non !…quoi qu’il arrive la flamme de la résistance française ne
doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas !
Ce furent des mots de dignité et d’espoir — des paroles qui sauvegardèrent l’honneur français
et maintinrent la Flamme, même après la défaite et l’occupation.


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