deuxième traduction
Part One : Life on the Land
1 — Découverte
« Nous façonnons nos bâtiments, puis ce sont eux qui nous façonnent. »
— Winston Churchill
Ce ne fut pas le coup de foudre.
Un caprice, une visite à des amis, une soudaine fascination pour une région nous conduisirent à Nicolas — ami de nos amis, agent immobilier flamboyant, Parisien exilé dans le calme de la France profonde. Ce jour-là, un après-midi brûlant de juillet, armés d’un trousseau de clés et d’une dizaine de fiches de propriétés, nous sommes partis : mon mari Peter et moi, accompagnés de notre amie et hôte, Elaine, pour une expédition éclair au pays des vieilles ruines du Lot occidental. C’était le cahier des charges : une vieille bâtisse, avec des dépendances à convertir en gîtes ou ateliers. Il fallait du calme, mais pas l’isolement. Des voisins, mais pas trop proches. Une maison jolie, avec un jardin. Et l’espoir d’un nouveau mode de vie.
Le paysage, dans ce coin du Sud-Ouest, est d’une beauté ample et silencieuse : de grands plateaux calcaires entaillés par quatre fleuves — la Dordogne, la Garonne, l’Aveyron et le Lot. Les rivières naissent dans le Massif central, taillent la pierre, sculptent collines et ravins, couronnent des villages perchés, puis s’ouvrent en vallées, tantôt étroites, tantôt larges, avant de filer vers l’Atlantique. Vers l’ouest, la rivière Lot serpente en larges boucles, comme un trait hésitant sur une carte. Par endroits, les collines s’adoucissent ; ailleurs, elles montent brusquement vers le Causse, ce plateau calcaire couvert de broussailles et de forêts de chênes sessiles – quercus— d’où le nom ancien du pays : le Quercy.
Dans les creux et sur les hauteurs s’étend un patchwork de vignes, entrecoupé de noyers — ces derniers occupant les terres plus maigres où la vigne s’avoue vaincue. Les chemins serpentent selon les ruisseaux, de sorte que deux villages proches à vol d’oiseau peuvent se trouver, par la route, à plusieurs kilomètres l’un de l’autre.
Cet après-midi-là, nous avons traversé tous ces paysages.
Il y eut une maison de pierre juchée sur le Causse, dominant deux vallées de vignes et de bois, un vieux colombier sous le ciel où s’allumerait l’étoile du soir ; une autre, à demi restaurée, dans un village avec boulangerie et restaurant ; une grande demeure derrière des grilles ouvragées mais perdue dans une sorte de faubourg sans charme ; une minuscule ferme avec son hectare de vignes ; puis une jolie maison de pierre avec écuries, flanquée de quatorze hectares de bois.
Deux ou trois possibilités intéressantes.
Rien d’évident.
Puis nous avons pris la route de Latour — une route qui semblait simple sur la carte, mais qui se révéla une succession de lacets, de tournants ombragés, de détours autour d’un château carré et solide. Bélaye apparut, posé sur la hauteur, avec sa vue magnifique et son histoire sombre. Puis il fallut redescendre de l’autre côté pour atteindre Le Moulin, Latour, par une petite route bordée de forêt.
Première vue du Moulin
la première illustration prendra place ici : Une maison en manque d’amour
Depuis la route, il avait un charme indéniable. Une maison en pierre, crépi fatigué, vigne rampante, volets de bois. Une cour un peu sauvage, adossée à l’église haute et sévère. Le toit, raide et haut, presque aussi grand que la maison. Trois grandes fenêtres tournées vers l’est. Une table de meule ancienne plantée au bord d’un jardin en contrebas.
Quelqu’un avait un jour hissé cette meule de pierre depuis la cave et construit un socle pour en faire un point focal dans la cour. Un geste lourd, précis, presque solennel. Rien d’autre dans la maison ne suggérait un goût du beau. Et pourtant, cette pierre parlait.
Mais ces pensées sont venues plus tard.
Ce jour-là, la maison semblait décrépite, envahie. Les volets tenaient à peine. On poussait une porte : poussière, toiles d’araignées, odeur de renfermé. Une extension des années 50 ou 60, une salle d’eau, l’électricité, l’eau courante — mais tout couvert de crasse. On devinait la pièce unique originelle, autrefois divisée maladroitement en chambres. Un immense manteau de cheminée au sud, transformé en abri pour un vilain poêle à mazout. Un escalier minuscule menant au grenier. Et dehors, un enchevêtrement de ronces là où aurait dû se trouver un jardin.
Mais elle avait du potentiel. Évident, lumineux.
On pouvait presque le toucher.
La Grange se tenait en vis-à-vis de la maison, à angle droit, de l’autre côté d’une petite cour. Long bâtiment de pierre, couvert de lierre, avec, sur le côté, un escalier étroit menant vers une porte haute, sans doute un ancien fenil. Mais les planches du plancher cédaient sous le pied — un espace suspendu entre l’usage passé et l’abandon.
La grande porte du bas était ouverte. Nous sommes entrés avec précaution.
Une odeur d’herbe sèche et de poutres anciennes flottait dans la pénombre. Le sol était de terre battue, inégal. Sur un mur, les râteliers à foin pour des bêtes disparues depuis longtemps, encore garnis de paille effilochée comme des cheveux blancs. Un côté de la grange était adossé directement au roc du coteau ; l’autre percé de trois petites fenêtres, juste assez grandes pour un peu de lumière poussiéreuse.
Nous avons traversé la grange sur la pointe du pied, puis poussé une porte brinquebalante au fond.
Et là — une petite forêt d’acacias.
Peut-être avait-il autrefois existé un pré, ou un jardin, mais il avait été repris par les ronces, les orties, et le silence. La limite de la propriété était invisible ; la nature en avait effacé les contours.
Face à la grange, de l’autre côté de la cour, trois petites dépendances s’alignaient : murets de pierre, toits affaissés, portes tordues — un ancien poulailler ? une porcherie ? une étable minuscule ? Et, un peu en retrait, un bâtiment plus récent en béton, peut-être atelier, peut-être garage — fonction énigmatique, utilitaire, sans charme.
La maison et ses dépendances occupaient environ un demi-hectare — mais la main de l’homme avait lâché prise depuis longtemps. Tout était redevenu vert, dense, impénétrable. Devant la maison, des orties épaisses à hauteur de poitrine ; derrière, un bois broussaillé.
Et pourtant… il devait y avoir de l’eau. Un moulin exige un cours d’eau.
Nous avons tendu l’oreille.
Au-dessus des roucoulements apaisés des colombes de l’église, un bruissement léger. Difficile à distinguer : criquet ? vent dans les feuillages ? ou bien ce fil sonore d’une eau qui court, presque cachée ?
En écartant délicatement les ronces, nous avons trouvé un escalier de pierre, irrégulier, dissimulé. En le descendant, nous avons aperçu l’ancien bief, le canal du moulin.
Et alors — je le reconnus.
Ce rêve silencieux qui vous habite depuis l’enfance, sans que vous sachiez pourquoi.
J’avais toujours rêvé de vivre dans une maison traversée par un ruisseau.
Était-ce donc ici ?
Était-ce possible ?
Était-ce fou ?
Nous sommes repartis, troublés, presque en apesanteur.
On imaginait déjà : une terrasse ici, une cuisine là.
Mais non — non, c’était trop.
La toiture effondrée sur la grange, celle du moulin douteuse.
Un chantier titanesque.
Nous avons dit à Nicolas que ce n’était pas pour nous.
Et nous avons continué à chercher.
Mais le moulin ne nous avait pas quittés.
Quelques mois plus tard, un autre week-end, quinze maisons visitées plus au sud.
Quelques jolies, deux séduisantes.
Mais aucune ne touchait le cœur.
Alors nous avons dit : allons revoir le Moulin — juste pour voir.
Il pleuvait à verse ce jour-là. Une pluie lourde, obstinée.
Nous pensions que c’était exceptionnel — naïfs que nous étions, avant de comprendre que cette verdure généreuse est fille de la pluie.
Nous avons remonté l’allée détrempée.
La maison n’avait pas changé : toujours son air secret, un peu triste.
La grange, toujours ce mystère silencieux.
Le jardin, glissant vers l’automne, couleur miel et rouille.
Nous avons avancé jusqu’à la prairie en pente douce, l’herbe mouillée contre nos jambes.
La rivière chantait plus fort, gonflée d’eau de pluie.
Au sud, la vallée s’ouvrait — longue, profonde, bordée de peupliers — et, plus loin encore, les collines bleutées du Quercy.
Et ce fut là, dans ce gris doré, sous la pluie, dans le calme épais d’octobre, que cela nous frappa.
Ce fut l’amour.
L’évidence muette.
Douce, inévitable.
Nous avons rappelé Nicolas.
Un jour de début janvier, les arbres étaient dépouillés mais le ciel d’un bleu limpide. Nous partîmes vers le sud depuis une banque de Prayssac, où nous avions ouvert un compte. Nous remontâmes la vallée de la Lissourgues, jusqu’au village de Sauzet, sur le Causse, à quelque cinq kilomètres de Latour, pour nous rendre chez le notaire — l’officier chargé des transactions immobilières et de bien d’autres affaires pour le compte de l’État français. Là, nous rencontrâmes Nicolas et, en présence du notaire, nous rencontrâmes pour la première fois le vendeur et échangeâmes formellement notre argent contre son trousseau de clés, lors d’une cérémonie à la fois charmante et symbolique. Poignées de mains, ouverture d’une bouteille d’apéritif local, toast dans un petit verre.
Dans ce cas, le vendeur était un généalogiste, grand, charmant, jeune homme qui me rappelait le jeune Gérard Depardieu de trente-cinq ans auparavant, lorsqu’il jouait Jean de Florette, film sur la tension entre un nouveau propriétaire et la paysannerie locale, planté au cœur de la France méridionale — et il était approprié, car nous semblions nous tenir à la lisière de ce monde. Son rôle nous surprit, mais il découlait du système d’héritage français — le Code Napoléon — qui divise les biens équitablement entre tous les enfants à la mort d’un parent, un système parfois problématique. Dans le cas du Moulin, nous sûmes que la dernière propriétaire familiale était une femme seule, Odette Ouillères, célibataire, sans enfant. Nous entendîmes — doucement, à voix basse — que son frère résidait depuis longtemps dans un établissement psychiatrique, mais que la propriété ne pouvait être vendue avant son décès. Et maintenant, il n’y avait plus personne d’autre dans le voisinage.
Gérard Depardieu, c’est-à-dire le vendeur, avait retrouvé tous ceux qui pourraient avoir un intérêt dans la propriété — l’un était policier outre-mer — mais nul autre n’avait de droit sur la maison. Enfin, la vente fut considérée viable et les actes nous furent remis, les vendeurs désignés comme Madame Marie-José Odette Dumeaux, résidant à Paris, et Madame Théody Laurencie Éloïse Germaine Alazard, près d’Agen. Nous n’avions aucune idée de ces personnes, et peu nous importait : nous étions propriétaires d’une ruine dans le sud-ouest de la France, un Grand Projet en main.
***
Alors que nous partions, étourdis et excités, pour nous présenter au Maire de Bélaye, notre commune, nous suivions une carte à grande échelle afin de comprendre où nous vivions désormais. Nous avons suivi la route de Sauzet en direction de Latour, qui mène vers le nord à travers la vallée de la rivière Lissourgues, en direction du Lot. La route est étroite. Elle chute, se tortille et zigzague entre des chênes sessiles et des haies de buis sauvages, suivant les contours avant de revenir sur elle-même dans un virage en épingle à cheveux. Des sentiers croisent la route principale et disparaissent dans l’épais sous-bois – des chemins foulés par les cerfs et les sangliers, suivis par les chasseurs avec leurs fusils et leurs chiens. Sur les côtés, de petites prairies vertes apparaissent çà et là, des poches de terre capturée au fil de milliers d’années. La route est raide, descendant sur deux ou trois kilomètres jusqu’à ce qu’un éclat de lumière révèle la vallée devant nous, douce et verdoyante.
On atteint le bas de la colline avec un soupir de soulagement, à nouveau à découvert. La route de Sauzet rejoint une autre qui a descendu la vallée par son versant opposé ; les routes se rejoignent, franchissent le petit cours d’eau, puis suivent le passage de la rivière à travers la vallée jusqu’au Lot. Cette vallée a été fertile, avec des peupliers plantés pour une multitude d’usages quotidiens – cadres de meubles, palettes, planches, caisses, allumettes – ainsi que des cultures fourragères pour les animaux, et des noyers, utilisés pour l’huile et l’alimentation, aux arbres riches et vert foncé en été, aux branches nues tendues vers le ciel en hiver. En français, la noix semble être le fruit à coque par excellence – « noix » signifie « noix », les autres fruits secs devant être précisés : noix du Brésil, noix de coco ou noisette. Les moutons et les chèvres paissent dans la vallée et sur les coteaux inférieurs ; il existe quelques poches de blé, d’avoine et de maïs. Autrefois, on cultivait aussi le tabac sur les prairies plates du fond de la vallée, où de vastes granges en bois ou en fer, destinées au séchage des feuilles, subsistent encore, désormais vides et rouillées. Il n’y a pas de vignobles ici, au fond de la vallée de la Lissourgues : le sol est trop riche et l’ensoleillement insuffisant. Les vignes préfèrent les coteaux plus exigeants et le soleil ouvert de la large vallée du Lot.
Nous avons dépassé un grand et ancien château sur la gauche, construit au XIIIᵉ siècle, une tour médiévale typique de type Raiponce, entourée d’une imposante muraille. Cousserans, indiquait la carte. Un chemin à gauche montait la colline, mais nous avons continué le long de la route de la vallée. Un virage serré à droite, une petite maison au coin, et sur la gauche, une avenue imposante de platanes menait à l’obscurité. J’ai appris plus tard qu’elle conduisait à un château appelé les Albenquats.
Encore quelques maisons le long de la route, puis, près d’un chantier abandonné, nous avons tourné dans un petit sentier menant à notre Moulin, avec l’église au-dessus et l’ancien presbytère arraché à l’Église pendant la Révolution. Notre maison s’inscrit dans un ensemble de bâtiments en pierre, à l’ombre, au fond de la vallée.
Sur les flancs de la vallée se trouvent peut-être une vingtaine ou une trentaine de maisons et fermes, nichées dans les arbres, sur le coteau ou au bord de la route en approchant du Lot. La plupart existent depuis plus d’un siècle ; rares sont les constructions récentes. La route et la Lissourgues approchent du Lot, et nous avons dépassé les ruines du Château de Floiras, veillant tristement sur le coin, alors que nous tournions sur la route longeant le Lot et les chemins raides montant à Bélaye, où sont conservés les registres de naissance, mariage et décès ainsi que les plans cadastraux. Au fil des siècles, Floiras a été le gardien de Bélaye, la dernière ligne de défense avant les portes du village lui-même. Il y a un siècle, le Château de Floiras abritait la famille David de Prades, et il était habité à l’époque où mon récit commence. Mais après la guerre, il fut laissé à l’abandon par ses propriétaires, alors les de Bercegol ; le toit s’effondra, les fenêtres tombèrent, laissant des cavités pour la nidification de nombreux oiseaux. La dégradation du château était telle que la Commune et le Département durent invoquer les pouvoirs de l’État pour protéger les sites historiques et obligèrent le dernier de Bercegol restant à vendre la ruine, il y a environ dix ans. Il est désormais reconstruit lentement et avec soin, mais reste loin de sa gloire passée.
Bélaye s’élève sur un éperon, à l’est de la Lissourgues et de Floiras, et domine un grand méandre de la vallée du Lot, façonné sur des millénaires par les vallées étroites et les petites rivières comme la Lissourgues, qui ont apporté limon et terre depuis les hauteurs pour créer les larges rives sinueuses du Lot. Une église ancienne et un ancien couvent, aujourd’hui galerie d’art et buvette, forment le cœur de Bélaye ; ils se trouvent sur la place du village avec une vue spectaculaire d’un côté, et une rangée de maisons en pierre et quelques demeures plus cossues de l’autre. Il existe une ancienne abbaye fortifiée, sentinelle sur la vallée du Lot, aujourd’hui en ruines. À une époque, le village formait une citadelle imprenable, avec un accès défendable et une vaste perspective sur un patchwork de petites fermes, de petits châteaux et de belles maisons – maisons de maître – et des rangées de vignes à perte de vue, offrant peu d’abri aux forces attaquantes. Nous l’avons appris plus tard, mais pour l’instant, l’étendue de la vallée et l’ampleur de notre entreprise suffisaient. Nous avons serré la main du Maire dans le bâtiment en pierre abrité par un immense tilleul, à côté du monument aux morts, et avons commencé à envisager l’avenir dans ce nouvel environnement merveilleux, romantique et intimidant.
***
Nous avions des projets et devions obtenir des autorisations. Nicolas disposait d’une équipe d’ouvriers, d’artisans. Et nous nous sommes lancés ensemble dans un voyage de construction, de transformation, de réparation et de démolition. Tout d’abord, le Moulin fut rendu habitable : une fuite dans le toit réparée, un mur intérieur abattu pour créer une grande pièce et deux chambres ; la décoration refaite de fond en comble ; nouvelles installations électriques, plomberie modernisée, et une cuisine contemporaine intégrée dans l’ancienne cheminée. À Pâques cette année-là, nous y avons séjourné pour la première fois. Le lilas était en pleine floraison, je m’en souviens, et le chant des oiseaux plus joyeux et envoûtant que tout ce que j’avais jamais entendu. Elaine vint dîner – nous bûmes du champagne et goûtâmes à la joie d’imaginer l’avenir.
Le domaine est long et étroit, et longe le bief, un bras dérivé de la rivière Lissourgues qui a façonné la vallée où se situe Latour. Devant la maison du moulin, le terrain descend doucement vers le ruisseau, protégé à l’ouest par un mur de soutènement en pierre de deux mètres de haut, de sorte que le jardin avant se trouve en contrebas à la fois des bâtiments de l’atelier et de la route. Un jardin orienté au sud, longeant le ruisseau, avec un mur protecteur. Quelle joie pour le jardinier ! Il semblait prometteur. Un autre voisin me raconta qu’autrefois cette parcelle servait de potager, profondément cultivé et enrichi de fumier d’animaux ; je le crus, car il était envahi par des orties hautes jusqu’à la taille, plantes qui aiment le bon sol et y participent à leur tour. Il fallait défricher, mais les orties pouvaient être enfouies dans la terre, fournissant ainsi une base riche pour un jardin.
Au fur et à mesure que les travaux commençaient, il y avait beaucoup à faire. Le Moulin était habitable, mais encore encombré. Le grenier et les caves étaient pleins. Il fallait gérer les centaines de vieilles bouteilles de vin, stockées dans d’anciennes caisses en bois, jadis solides, désormais pourries, avec de la paille pour les protéger. Serait-il possible de les boire? Certaines semblaient encore bonnes, scellées à la cire en plus du bouchon. Un jour, avec un certain cérémonial, nous ouvrîmes une bouteille, versons le vin dans une carafe et le laissâmes décanter. Mais il avait disparu depuis longtemps, ne laissant qu’un fin résidu vinaigré et granuleux. Plus tard, nous apprîmes que les vins du Lot durent rarement plus de dix ans, et ceux-ci devaient y être depuis beaucoup plus longtemps.
Il s’agissait apparemment d’une ferme en activité, à en juger par les tas d’outils et d’équipements agricoles abandonnés – faucilles, faux, batteuses, houes. C’était aussi un moulin à eau. Des vestiges du fonctionnement du moulin subsistaient : un poteau en fer entaillé, partie d’une ancienne machinerie que nous ne comprenions pas encore. Le bief contourne l’extrémité de l’ancienne maison par un étroit canal en pierre, profond de près de deux mètres, et des rainures dans la pierre indiquent où se trouvaient les vannes, aujourd’hui disparues, permettant de retenir l’eau pour former un bassin capable d’actionner le moulin et moudre le grain. À une époque, l’eau passait sous la maison, mais ce conduit avait été fermé depuis longtemps.
Je commençai à m’interroger sur la vie des habitants précédents. Le grenier regorgeait du désordre de vies passées. Nous commençâmes à débarrasser les vieux matelas, les piles de robes de femmes, les chaussures et sabots.
Et les lettres. C’est ainsi que nous les trouvâmes, partout, cachées dans les coins de la cave parmi toutes sortes d’autres accumulations. Certaines étaient détachées, d’autres attachées en petits paquets, certaines conservées dans de vieux sacs en plastique. Avec elles se trouvaient des cahiers d’écolier, de vieux journaux, et divers déclarations fiscales et dossiers d’assurance. Elles étaient presque toutes manuscrites, seules quelques-unes étaient dactylographiées, principalement pour la correspondance professionnelle. La plupart étaient dans des enveloppes, poussiéreuses et fragiles, l’encre souvent effacée et l’écriture d’une autre époque. Quelques ordonnances médicales se glissaient parmi elles. Elles sentaient le moisi, un parfum de paille et de temps. Beaucoup avaient été grignotées – par des souris ? Probablement.
Nous les ramassâmes, réticents à les jeter. Il y en avait tant ! Quels récits pourraient-elles raconter ? Elles restèrent quelques semaines regroupées sur la table. Nous ne pouvions nous résoudre à les jeter, elles nous intriguaient et semblaient nous mettre en contact avec nos prédécesseurs dans cette maison. Pourtant, la tâche de les comprendre, de les interpréter, de découvrir les gens, paraissait, pour le moins, intimidante. Deux noms se détachaient parmi les signatures ou les adresses sur les enveloppes – Ouillères et de Folmont – mais sans contexte. Elles n’étaient même pas adressées à notre maison à Latour, mais à un lieu appelé Laromiguière. Je les enveloppai donc dans un vieux morceau de linge français et les rangeai soigneusement dans un coffre-fort ayant appartenu à mon grand-père. Et elles y restèrent, avec les vieux journaux et déclarations fiscales, pendant cinq ou six ans.
Occasionnellement, je les sortais, en soufflais un peu la poussière – et les remettais dans le coffre-fort. Je savais que leur déchiffrage prendrait du temps, et d’autres tâches semblaient toujours demander notre attention. Je travaillais encore à cette époque, et le temps limité que j’avais à Latour était consacré à restaurer la maison, aménager un jardin à l’anglaise et accueillir famille et amis pour partager notre petit coin de France si charmant.
Nous avons commencé à nous faire des amis dans la vallée. Les premiers furent les Reznik, un couple américain intrépide qui avait fui l’Amérique de George Bush pour trouver un nouveau mode de vie dans un endroit aussi éloigné du Montana ou de San Francisco qu’on puisse l’imaginer. Ils avaient acheté le moulin en aval du nôtre et vivaient une double vie exaltante : Libby élevait des moutons et peignait tandis que Craig travaillait à la Bourse de New York. Leur français était – et est – audacieux et approximatif, mais ils parlaient à tout le monde et nous enseignèrent qui était qui à Latour.
Cet été-là, Libby relança une tradition locale et organisa un dîner de village où nous rencontrâmes beaucoup de nos voisins. Nous fîmes la connaissance de Charles et Solange, qui vivaient dans l’ancien presbytère entre nous et l’église. Il y avait Guy Burc, vivant en face de chez nous, ancien marchand de matériaux de construction et couvreur, aujourd’hui chef de chasse – responsable de la chasse locale. Il y avait Francine, organisatrice du festival local de violoncelle (nous n’en avions pas connaissance avant notre arrivée) et habitant dans le minuscule ancien couvent du village. En face des Reznik se trouvait Roger Besse, célibataire, agriculteur et mentor pour Libby et Craig sur l’agriculture locale et le mode de vie du village.
Tous les hommes sortirent des bouteilles de leur eau-de-vie maison, et au fil de la soirée le vin coulait, le bon vin du Lot. Le festin eut lieu dans une longue grange en bois appartenant à Léonce Lacavalière, un homme dans la fin de ses quatre-vingt-dix ans, passionné de maçonnerie. Peut-être une cinquantaine de personnes prirent place à table ce soir-là. Nous ressentîmes une chaleur de bonne volonté et de bienvenue.
Avec une audace considérable, nous invitâmes de nombreux amis à nous rendre visite – pour voir l’état délabré de notre projet, encore plein de potentiel. Nous organisâmes des déjeuners, et certains amis restèrent même la nuit, campant dans le garage. Ils étaient tous généreux et enthousiastes, bénis soient-ils ; l’un d’eux était Simon, un talentueux paysagiste formé à Wisley et très créatif. Un matin, après le petit-déjeuner, il se pencha par la fenêtre donnant sur la parcelle d’argile dure et nue (hélas, les orties et la terre riche et invitante avaient été enlevées lorsque les maçons vinrent creuser une nouvelle fosse septique) et esquissa un plan : un parterre géométrique moderne composé de cinq plates-bandes de roses, avec des rosiers grimpants et du myrte contre le mur de pierre chauffé par le soleil et des roses le long du ruisseau dans une pergola arquée. Je suivis son modèle. Chaque nouvelle plate-bande devait être creusée en tranchée, des tonnes de compost enfouies dans le sol, et quarante rosiers plantés. Cela semblait improbable que ce projet se transforme en un beau jardin, et le travail n’était pas facile. Le jardin commença à prendre forme.
Ce furent les premières années : un travail absorbant sur le jardin, dans la maison et la grange, des déplacements pour le travail, foncer jusqu’à Latour pour un week-end – un vol le vendredi soir depuis Gatwick, et un retour à l’aube depuis Toulouse pour être au bureau à 10 heures le lundi. S’installer, découvrir le voisinage, maudire le couvreur qui avait mal placé la cheminée.
L’année passa. Au cours de l’hiver suivant, la Grange fut transformée d’un bâtiment en ruine en une élégante maison en pierre avec une longue terrasse construite au-dessus du ruisseau sur un côté, des portes-fenêtres remplaçant les petites ouvertures, l’étage reconstruit et les salles de bains et chambres aménagées. Les artisans – maçon, plombier, charpentier, couvreur, électricien – travaillèrent dans la structure originale ; les poutres et la maçonnerie restèrent apparentes, nous permettant de sentir l’empreinte du bâtiment ancien et des vies passées dans la maison moderne. Le jardin commença à prendre forme.
Puis, bien plus tard, à l’hiver 2013, Peter et moi gardions les poules d’amis dans un cottage du Kent. J’avais pris ma retraite et je disposais enfin de l’espace intellectuel pour de nouvelles choses. Les journées et soirées étaient tranquilles, et il y avait aussi de la place physique – une grande table à manger – pour commencer à déchiffrer la cache de lettres.
D’abord, je les mis toutes dans l’ordre chronologique ; la plus ancienne datait de 1912, la plus récente de 1970. Ensuite, je les transcrivis toutes, tâche délicate car elles étaient écrites à la main dans des écritures anciennes, souvent difficiles à interpréter, mais la plupart avec une grammaire impeccable que je pouvais suivre. Elles étaient poussiéreuses et fragiles ; je les copiai d’abord en français, du mieux que je pus, puis les traduisis en anglais. Cent vingt lettres, soixante ans, vingt mille mots. Je les consignai toutes dans une base de données – date, destinataire, expéditeur, sujet, et le texte en français et en anglais. Au début, elles avaient peu de sens. Les lettres étaient principalement adressées à deux générations de la famille Ouillères – Faustin puis Léopold – et provenaient surtout de membres de la famille de Folmont.
Elles couvraient plus d’un demi-siècle d’histoire intense – la Première Guerre mondiale, la Grande Dépression, la décadence des années 1930 et le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale – mais elles restaient solidement ancrées dans le quotidien : événements de la vie de tous les jours, mariages, pénuries, décès, récoltes, clients. Cela me semblait offrir un aperçu riche de la vie ordinaire en des temps extraordinaires. Les lettres faisaient rarement référence à des événements spécifiques au-delà de la sphère domestique ; leur intérêt résidait dans leur banalité même. Elles m’intriguaient.
Et j’ai commencé une quête. Au départ, je n’avais que des noms : de Testas de Folmont, et Ouillères. Je voyais que de Folmont était un aristocrate (le « de » est crucial, deux « de » encore plus), et il était clair d’après les lettres que la famille avait un lien étroit avec un endroit appelé les Albenquats. Plus tard apparurent d’autres noms qui, il s’avéra, étaient des filles, cousins, fils, mais au début, je ne voyais pas comment pénétrer la vie de ces personnes ni comprendre leur récit. Qui étaient-ils ? Où était Laromiguière ?
Mais un des sacs en plastique poussiéreux contenait des photographies en noir et blanc, beaucoup pliées et fanées, datant des années 1940 et 1950. Il y avait aussi la carte d’identité d’Irénée Ouillères.


Je les montrai à Francine, qui avait brièvement connu Odette Ouillères dans les années 1970, et bien qu’elle n’ait jamais connu Irénée, elle savait qui pourrait m’ouvrir la porte. C’est alors que je rencontrai vraiment Roger Besse. Âgé de près de quatre-vingt-dix ans, Roger était un homme remarquablement séduisant, vivant à environ un kilomètre du Moulin, dans une ferme étendue. Je lui apportai le sac de photos. « Ah », dit-il, en prenant une part de pizza et un verre de vin rouge, « c’est Irénée, je me souviens d’Irénée. » Et il me montra les sœurs d’Irénée, son frère cadet et ses parents. Ce fut le premier de nombreux dîners ou apéritifs où Roger me raconta l’histoire d’Irénée.
J’appris qu’Irénée avait été dans la Résistance en 1944 et que lui et Roger avaient été à l’école ensemble dans les années 1930, dans l’ancien couvent qui est maintenant la maison de Francine. Roger me guida dans l’histoire de la vallée pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette région de France était sous le régime de Vichy, non occupée par les Allemands avant novembre 1942, et la zone était isolée. Mais en 1944–1945, la Résistance devint une présence active et tangible dans la région. Il me parla de Robert Noireau, dont le nom de combat était Colonel Georges, chef local des FTP (Francs-Tireurs et Partisans), faction communiste de la résistance, et de la manière dont les jeunes hommes locaux rejoignaient ses forces – parfois contraints, parfois avec joie et enthousiasme. Il me parla de son ami Fernand Nouel, surnommé Nanou, d’Anglars, chauffeur de Noireau. Il me parla de son cousin d’Anglars qui rejoignit les FTP, et de son voisin Léonce qui combattit aussi avec la Résistance. Roger lui-même était trop jeune – il avait alors quatorze ans – mais Irénée fut également appelé à rejoindre les FTP à la fin de 1944 et envoyé à la Pointe de Grave, zone juste au nord de Bordeaux sur la Garonne, où la Résistance voulait libérer le pays des dernières positions allemandes. Il y avait beaucoup à apprendre, et Roger me prêta un livre écrit par Robert Noireau, Colonel Georges, un mémoire relatant les années de combats.
Je visitai le Musée de la Résistance à Cahors, la capitale du département, où sont conservés les registres de tous ceux qui sont tombés en combattant dans la Résistance, et où des photographies, articles de presse et documents relatent les activités des dernières années de la guerre et de l’occupation. Je consultai le dossier des résistants tombés, et il y avait Irénée Ouillères. Son décès à la Pointe de Grave était désormais confirmé, au début de 1945. Il y avait des articles sur la Pointe de Grave et quelques photographies, dont une montrant un groupe de cinq jeunes hommes en tenue approximative, posant devant une cabane dans les bois, légendée « FFI Pointe de Grave 1944 ».
Irénée était alors un jeune homme séduisant, avec une ligne de cheveux très distinctive ; presque une entrée de veuve, mais plus haute et arrondie, des cheveux épais et foncés rejetés en arrière. Presque inconfondable – et c’était bien une photo d’Irénée, ici au Musée de la Résistance, donnant vie pour la première fois à mes lettres poussiéreuses et moisies. Je me souviens du frisson de reconnaissance et de la prise de conscience que j’avais désormais un lien tangible et proche avec la vie de ces années de guerre.
la troisième illustration prendra place ici : Les Forces Françaises de l’Intérieure à la Pointe de Grave. Irénée est à gauche, légèrement séparé du reste du groupe.
Je ne sais pas exactement quand j’ai réalisé que ces lettres me montraient un côté de la France dont je n’avais aucune idée. Je connaissais certains aspects de la Résistance par les films et les récits. Mais les années de guerre – c’était une tout autre réalité. Puis je lus une lettre datée du 5 octobre 1938 qui commençait ainsi : « Mon cher ami, enfin nous pouvons respirer ! Le cauchemar a disparu, quel soulagement ! »
Le 30 septembre 1938, la Déclaration de Munich avait été signée entre Hitler et Neville Chamberlain – évitant, semble-t-il définitivement, la perspective de guerre et d’agression allemande. Je pensai que cette lettre faisait référence à cette déclaration, et que le soulagement et les doutes exprimés par l’auteur reflétaient les sentiments ressentis en Angleterre et ailleurs en Europe occidentale. Une fois de plus, je touchais l’émotion brute de la paix et la guerre.
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Une suite assez libre d’une trentaine de lettres documente la vie quotidienne dans la vallée du Lissourgues durant les années 1920. La plupart furent écrites par Henri de Testas de Folmont à Faustin Ouillères, cultivateur, vigneron et régisseur des terres des de Folmont autour de Latour. Les lettres traitent principalement de transactions de nature diverse : la vente d’une ferme et de certains biens agricoles ; la préparation du château en vue d’une visite familiale ; le paiement des impôts. De Folmont est informé de la vie de la famille Ouillères, sans toutefois y être étroitement impliqué. D’autres lettres évoquent des tonneaux de vin commandés pour un acheteur parisien, ou un contretemps avec le service local de livraison ferroviaire.
Vers le milieu des années 1930, Geneviève David de Prades, fille d’Henri de Folmont, assure l’essentiel de la correspondance ; le ton se fait moins strictement professionnel et, dans les années 1940, l’impact de la guerre se fait sentir. Son correspondant est désormais Paul Léopold, le fils aîné de Faustin, et, à mesure que la guerre avance, des lettres proviennent également d’Irénée et d’Odette, les enfants de Paul. La correspondance entre Geneviève et la famille Ouillères – les parents d’Irénée, sa sœur et quelques amis de la famille – témoigne des liens étroits unissant les aristocrates, les châtelains, au régisseur du domaine et à sa famille.
Certaines lettres s’inscrivent dans un récit cohérent, d’autres sont plus anecdotiques, mais toutes ouvrent une petite fenêtre, étrangement intime, sur la vie dans le sud-ouest rural de la France à travers des temps troublés : de modestes triomphes, quelques pertes, le lent déclin des membres les plus âgés de la famille.
Roger m’a conduit vers l’histoire de la vallée pendant la guerre, mais bien d’autres questions demeuraient, et tant de choses m’échappaient encore. Comment se déroulait la vie dans la vallée à cette époque, il y a quatre-vingts ans ? Qui étaient les Ouillères et quelle était leur relation avec les de Folmont ? Où se situait Laromiguière ? Comment mieux comprendre ces lettres ? Où pouvaient-elles me mener ?
Elles m’y ont mené — à travers tout le Lot, à Bordeaux, à Vichy, à Verdun, à Paris. Peu à peu, leur histoire commence à se dessiner. Et c’est ainsi que se sont écoulées les dernières années : à suivre les lettres et à en mettre au jour la vérité.


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